Un Carême « avec pas d’casque »

Mercredi des cendres, les chrétiens entrent en Carême. On a beau être à une époque où les images de synthèse parlent plus fort que les symboles issus de la nature, il reste que les cendres, tout le monde sait ce que ça signifie : la mort. Des cendres, c’est ce qui demeure quand le feu, symbole de la vie, de la passion, a terminé son ouvrage paradoxal : nous faire vivre et nous faire mourir.

Mais les cendres dont se marquent le front les chrétiens, aujourd’hui, d’où proviennent-elles ? De cadavres ? Ce serait de mauvais goût. Elles viennent plutôt des rameaux brandis lors du dimanche du même nom, une semaine avant la fête de Pâques de l’année précédente.

À l’origine, si l’on en croit l’Évangile, ces rameaux furent agités pour accueillir Jésus comme Messie d’Israël lors de son retour à Jérusalem. On célébrait l’arrivée de celui qui allait délivrer les Juifs de la domination romaine. Enfin, il était là, le grand roi-prophète qui allait faire mordre la poussière aux césars !

Mais les espoirs de tout un peuple furent réduits en cendres, c’est le cas de le dire. Et reproduire cette déconfiture, ce trébuchement, dans sa propre tombe, d’une gloire espérée, c’est assez violent, comme acte symbolique, quand on y pense.

Et ça ne s’améliore pas quand on s’aperçoit que les cendres dont il est question, c’est un peu celles de notre propre personne : « Tu es poussière et à cette poussière tu retourneras » (Gn 3, 19). Et puisque, suivant Irénée de Lyon, « l’homme est la gloire de Dieu », c’est encore à une histoire de gloire mort-née à laquelle nous sommes confrontés.

Jusqu’à présent, on ne peut pas nous accuser de jovialisme candide. Que les hommes et les femmes fassent des projets, très bien; mais la mort ne se laisse jamais prendre aux accents lyriques des ambitions humaines. Comme écrit Baudelaire : « La Maladie et la Mort font des cendres / De tout le feu qui pour nous flamboya » (Le portrait). La mort a le dernier mot. Mais est-ce si certain?

Ah ce cœur humain qui, à la moindre lueur, reprend à mains nues son espérance envers et contre tout, comme une braise dans un monticule de cendres ! Car face à l’incinération généralisée sévissant sous nos yeux depuis la nuit des temps, il faut une disposition singulière de tout l’intérieur pour continuer à lever le doigt pour poser une question, ou le poing pour protester.

À partir de là, c’est une question d’option. Ou plutôt une question de confiance : ce sursaut de révolte en moi quand je pense à ma fin, à celle des gens que j’aime, c’est ou bien un signe d’immortalité, ou bien une illusion consolatrice. La gloire qui est réduite en cendre l’est pour que se manifeste une gloire plus grande, plus lumineuse; ou alors c’est ainsi et il ne faut pas chercher plus loin.  Il y a un phénix en nous, ou alors non.

Chacun a déjà sa petite idée là-dessus. Mais le Carême, ce n’est pas un temps donné pour se la faire rouler dans l’esprit, cette idée déjà plus ou moins construite. N’anticipons pas. Pendant 40 jours, il s’agit de faire taire les idées préconçues, de s’exposer à vif à un vent du désert, au tragique de l’expérience humaine, et cela sans filet de sûreté, « avec pas d’casque ».

Pourquoi ? Parce que quand il s’agit des réponses qui sont simultanément des « Oui c’est vrai ! » et des « Oui je le veux ! »; quand il s’agit de répondre en faisant confiance; bref quand il est question de la source vive de la foi ou de la posture existentielle, on ne se remet jamais trop dans l’état de silence, de dénuement d’où a surgi l’expérience qui nous fait répondre « oui » la première fois.

J’évoquais l’expression « avec pas d’casque », et c’était un peu à dessein. Leur chanson « Intuition #1 » peut servir à bien des sauces, et je me permets d’en faire une brillante description de l’expérience religieuse.

 

« Tu diras

Tu diras que c’est l’instinct qui t’a

Mené jusqu’ici

L’intuition d’un sentiment

Qui ne reviendra pas

Tu diras

Tu diras que tous tes sens piochaient

Du même bord

D’un même élan

Poussés par une force étrange »

Quelque chose ou quelqu’un vient d’être aperçu, vient de se laisser apercevoir, et on se sent attiré de manière irrésistible par la figure dansant de l’autre côté du voile. Ce qui se trouve, ce qui veut se laisser trouver par là, rallume nos rêves d’enfant en quelques bouffées de chaleur, et leur crépitement s’harmonise avec ce qui murmure ou ce qui crie en nous depuis quelques années. Consentir à cette «force étrange», à cette séduction, c’est vivre une grande réconciliation entre divers fragments de notre moi : l’enfant, l’adulte, la raison, les sentiments, etc. Et cette unité retrouvée met à notre disposition, dans la proportion même de notre engagement, de notre acquiescement, une énergie, une créativité, une disposition à aimer cherchant avec urgence à s’exprimer. Il n’y a plus de signal à attendre avant de s’élancer. C’est maintenant le moment propice.

Lors du Carême, c’est le temps de faire le ménage nécessaire pour que cette « intuition #1 » revienne en force. Pour que la figure du Christ, par-delà les couches d’opacité de nos désirs et contradictions, soit perçue de nouveau. Et que la beauté de cette révélation devienne, ou redevienne, « notre camp de base ».

© photo: linzelaine011

13 Comments

  1. J’allais écrire une niaiserie (encore) pour t’encourager mais tes textes m’élèvent toujours autant de sorte que je me sens soudainement hors-sujet d’écrire des niaiseries. Rassure-toi. Je ne connais pas et ne connaîtrai pas de Révélation. Je te lis pour garder la forme intellectuelle.

    • Merci Jean-François ! J’espère que mes billets seront bel et bien pour nous deux un bon exercice de gym !

  2. Il faut beaucoup de détermination et de volonté pour «faire le ménage nécessaire» et retrouver cette «intuition#1», mais tu le dis avec beaucoup de poésie!

  3. Bravo, c’est un premier article qui donne bien à réfléchir ! Belle plume 🙂

  4. Un inspirant premier article qui marque le début d’une longue série… Le rendez-vous est pris pour les prochains textes 🙂

  5. Bravo, le lien entre le texte et la musique: Parfait. Et merci de nous éclairer sur des détails qui sont évidents pour les uns, mais inconnus pour les autres, qui parfois ont soif de connaissances, et d’histoires 🙂

  6. Bravo Jonathan pour ce premier billet fort intéressant. Ton texte pourra nourrir ma réflexion pendant que j’attends chez le dentiste et me fera penser à autre chose quand ce sera enfin mon tour d’être sur la chaise !!!

  7. Merci Jonhatan pour tes mots justes et lyriques ! Je crois que le carême est un moment qui nous est offert pour « (re)chercher le réseau », (r)établir la connexion avec le Seigneur… Pour retrouver notre unité, unité verticale vers le Ciel et horizontale vers mes frères, une unité où tout part du cœur finalement. Le signe de la croix en somme !
    Merci d’inspirer nos réflexions. Belle idée que ce blogue…

  8. Il y a longtemps que je t’espérais sur un blogue. Tu m’impressionnait dans LaPresse mais ce n’était pas assez souvent à mon goût. Je serai un de tes plus fidèles lecteurs.

  9. Tu te lances, mon ami, dans une belle aventure et j’ai hâte de te lire. Commencer avec le mercredi des Cendres pour parler de la mort, de la vie et de la vie après la mort est très audacieux. Tu fonce « avec pas d’casque » dans un dialogue ouvert à la critique et je t’en félicite. Tu es égal à toi-même et tu as toute mon admiration. Mais je dois avouer la difficulté que j’ai à faire le lien avec le chant. Je compte sur toi pour m’initier à la poésie.

  10. Texte profond. Comme dirait l’autre, on te lira plus souvent que dans La Presse. Merci.

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