Quand les Beatles vont à l’église

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef du Prions en Église

Me revoici avec une troisième devinette. Après «dans combien de chanson(s) des Beatles le mot Bible apparaît-il?» et «dans combien de chanson(s) des Beatles entend-on le mot Christ», voici : «Combien de chanson(s) des Beatles mentionne(nt) le mot church?» La réponse est la même que les deux premières fois : une seule. Il s’agit de la pièce Eleanor Rigby. Elle se trouve sur l’album Revolver, et est chantée par Paul McCartney, qui en a aussi composé la musique. De plus, si l’on en croit les sources les plus sérieuses il serait également à l’origine des paroles… ou, plus précisément des premières lignes de la chanson. Voici l’anecdote : à court d’inspiration, il se serait rendu chez son copain John Lennon, où se trouvaient les autres membres du groupe et un ami de John, Pete Shotton. McCartney aurait alors joué la pièce à la guitare et demandé des idées en vrac, lancées tour à tour par ses comparses. Ainsi, Ringo aurait proposé l’expression darning his socks et George all the lonely people. Je m’exprime au conditionnel, car un halo d’incertitude entoure la composition de ces paroles…**

Quoi qu’il en soit, le résultat final donne une pièce qui marque quelques inédits sur le plan des paroles pour les Beatles. C’est la première, en effet, qui soit essentiellement à la troisième personne, du singulier ou du pluriel (à l’exception de Ah! Look at all the lonely people). Autrement dit, la première où l’auteur ne parle jamais de lui-même (pas de me ni de I ni de mine) ou ne s’adresse pas directement à quelqu’un (pas de You, ni de your, ni de you’re). La première à raconter véritablement une histoire et non une expérience (réelle ou imaginée) ou des sentiments. C’est aussi la première qui comporte un nom propre, et même deux : Eleanor Rigby, bien entendu, et [Father] McKenzie. Mentionnons aussi la présence de deux refrains, ce qui est, à ma connaissance, unique dans le répertoire des Beatles. Le premier ouvre la pièce et revient au milieu et à la fin: Ah! Look at all the lonely people (deux fois). Le deuxième conclut chaque couplet : All the lonely people where do they all come from? All the lonely people, where do they all belong?

Et j’ajoute une autre première, déjà évoquée : c’est la première pièce des Beatles qui mentionne le mot church. Ce sera aussi la dernière. En fait, c’est la seule à se dérouler dans un contexte spécifiquement chrétien. Premier couplet : Eleanor Rigby ramasse du riz (utilisé en guise de confettis) dans une église, après un mariage. Deuxième couplet : Father McKenzie écrit une homélie (en anglais : sermon). Troisième couplet : Eleanor meurt à l’église, puis Father McKenzie quitte le cimetière où elle vient d’être enterrée. Le temps est télescopé, laissant à l’auditeur le soin d’imaginer ce qui a pu se passer d’une scène à l’autre. L’ensemble illustre la solitude qui caractérise la vie moderne, y compris dans un lieu, un contexte qui devrait favoriser le rassemblement : une église, espace de rencontre, de communauté, de partage.

Les deux personnages sont présentés tour à tour, occupés à une tâche tout ce qu’il y a de plus ordinaire, chacun de son côté. Elle fait le ménage à l’église; il écrit une homélie. Dans le deuxième cas, le texte précise : a sermon that no one will hear. Une façon presque cruelle de souligner encore plus la solitude du personnage.

Dans le troisième couplet cependant, voilà les deux protagonistes réunis. Mais, ironie du sort, c’est à l’occasion du décès d’Eleanor Rigby. Celle-ci, dans le premier couplet, se trouvait à l’église après un mariage, cérémonie au cours de laquelle les époux sont unis «jusqu’à ce que la mort [les] sépare», comme le veut la formule consacrée. Dans le troisième couplet, c’est la mort qui, d’une certaine façon, unit les deux personnages esseulés… Mais pour bien peu de temps, car Father McKenzie quitte aussitôt le cimetière, wiping the dirt from his hands as he walks from the grave. Signe qu’il était encore tout seul, au point d’avoir dû procéder lui-même à l’inhumation? Et que, par conséquent, personne ne s’est présenté aux funérailles d’Eleanor?

Le refrain, ou plutôt les deux refrains, viennent en quelque sorte jouer le rôle d’une caméra qui s’éloigne de la scène pour montrer tous les gens qui, comme les deux personnages de la chanson, vivent dans la solitude. Ah, look at all the lonely people. […] All the lonely people where do they all come from? […] Where do they all belong? McCartney a composé les premières lignes de cette pièce en 1966, alors que se déroulaient les travaux du concile Vatican II. Le fait que les médias traitaient de l’événement lui aurait-il donné l’idée de situer l’action dans une église? Rien n’est moins sûr et, à ma connaissance, le principal intéressé n’a jamais évoqué cette possibilité. Mais inconsciemment, qui sait… Quoi qu’il en soit, cette parabole sur la solitude pourrait bien illustrer l’évolution d’une Église qui, depuis les années 60 – en Occident du moins –, se sent de plus en plus seule, écartée de la vie publique, de moins en moins écoutée, de plus en plus délaissée.

** Ces informations, et une large part de celles qui suivent, proviennent du livre de Hunter Davis, The Beatles Lyrics (New York, Little, Brown and Compagny, 2014), pages 146 à 148)

Photo: Simon, Seule à mon enterrement (2010)

2 Comments

  1. Dommage qu’une personne ne possédant qu’une seule langue ne puisse suivre vos texte à fond… je sais, le français est sans doute appelé à disparaître, alors pourquoi faire des efforts en ce sens ? Mais quand l’anglais sera devenu langue unique sur la terre, étant la langue des « marchés », je ne serai sans doute plus, alors: yes, we speak anglish only now ! (note: je demeure au Québec (Canada))

    • Bonjour M. Bérubé. Je suis sensible à votre commentaire. En fait, si j’avais eu plus de temps pour éditer le texte de M. Grou, j’aurais proposé une traduction de chaque passage en anglais. La prochaine fois, je m’assurerai de prendre ce temps, dans la mesure du possible. Merci pour votre interpellation.

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