L’oiseau noir de McCartney

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

À ma première contribution aux Carnets du parvis, j’ai parlé de la chanson « Rocky Racoon » du disque The Beatles, mieux connu sous le nom du White Album. Une de mes pièces favorites de cet album est « Blackbird », dans laquelle Paul McCartney tient aussi la vedette. En fait, il est le seul qu’on entende : il chante, joue de la guitare et tape du pied.

Les paroles de cette chanson ont quelque chose d’intriguant :

Blackbird singing in the dead of night

Take these broken wings and learn to fly

All your life

You were only waiting for this moment to arise

 

Blackbird singing in the dead of night

Take these sunken eyes and learn to see

All your life

You were only waiting for this moment to be free.

 

Blackbird fly, Blackbird fly

Into the light of the dark black night.

 

Je traduis, assez littéralement :

 

Oiseau noir, chantant au cœur de la nuit

Prends ces ailes brisées et apprends à voler

Tout au long de ta vie

Tu n’attendais que ce moment pour prendre ton envol.

 

Oiseau noir, chantant au cœur de la nuit

Prends ces yeux crevés et apprends à voir

Tout au long de ta vie

Tu n’attendais que ce moment pour être libre.

 

Vol, Oiseau noir, vole

Dans la lumière de la nuit sombre.

 

J’ai toujours soupçonné que le propos était symbolique et que l’oiseau noir devait représenter quelqu’un, une personne ou une catégorie de personne. C’est bien le cas, comme je l’ai appris il y a quelques années. Si ma mémoire est bonne, c’était lors de la parution de la série documentaire The Beatles Anthology. On y entendait Paul McCartney raconter que le mot bird est parfois employé en Angleterre pour désigner une fille. La chanson Blackbird, composée et enregistrée en 1968, en pleine lutte pour les droits civiques aux États-Unis (peu après l’assassinat de Martin Luther King), se voulait un appui envers les Noirs. Plus particulièrement envers les femmes noires, victimes potentielles non seulement de racisme mais aussi de sexisme. Le biographe Barry Miles (cité dans J.M. Guesdon et P. Margotin, All the Songs, New York, Black Dog & Leventhal Publisher, 2013) rapporte ce que McCartney voulait dire à ces femmes dans Blackbird : «Let me encourage you to keep trying, to keep your faith, there is hope.» («Laissez-moi vous encourager à continuer, à garder la foi, il y a de l’espoir.»)

Presque un demi-siècle après la sortie de cette pièce, les propos n’ont malheureusement pas pris une ride. La chanson est toujours aussi jolie, mais la réalité beaucoup moins quand on sait ce qui est survenu récemment à Ferguson, à Baltimore et ailleurs aux États-Unis… Ces cas rapportés dans les médias sont les plus dramatiques et les victimes sont systématiquement des hommes. Mais les femmes souffrent tout autant, à l’abri des regards. Lorsque Sir Paul a composé sa chanson en pensant à elles, pouvait-il s’imaginer qu’en 2016, elles allaient devoir continuer à apprendre à voler avec des ailes brisées?

Image: StormSignal, Black Swan (2014)

1 Comment

  1. Malheureusement, l’homme étant homme il y aura toujours de l’hommerie. John Lennon en composant « Imagine  » voulait dire à peu près la même chose. Ici on a eut « Quand les hommes vivrons d’amour » et c’est vrai que lorsqu’il n’y aura plus d’injustice sur terre nous serons morts mon frère.

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