Leonard Cohen: le chant du cygne

L’année était déjà crépusculaire à souhait (Nick Cave, David Bowie…). Il fallait que Leonard Cohen en rajoute. Qu’il rajoute un peu plus de noirceur, un peu plus de mort qui virevolte tout près de nos fragiles existences. Et le pire, dans tout cela, c’est que la plupart d’entre nous serions prêts à en redemander, encore et encore, pour que la fin ne soit jamais la fin, mais une longue traversée du Styx en compagnie de chanteurs aux adieux magnifiques.

Dans le cas de Cohen, cela fait presque 50 ans qu’il écrit sur le grand geste de « quitter la table ». Plus particulièrement, les deux albums précédant la sortie de You Want It Darker avaient déjà des relents de testaments assez prononcés. Mais voilà que nous arrive dans les oreilles un opus qu’il est impossible de ne pas considérer comme le véritable chant du cygne du chanteur montréalais.

Tout d’abord parce qu’il est sublime au sens où on l’entend dans le milieu des beaux-arts : « beau à un degré très éminent en un sujet grave ». Puis parce qu’il sonne comme le couronnement d’une oeuvre, les thèmes qui lui sont chers y étant bien présents (l’amour, la romance, le départ, la mort, le combat, Dieu, la souffrance). Mais aussi parce que le fil rouge reliant les chansons entre elles semble être le fil même de la vie, qui se sent sur le bord d’être rompu.

Le fil rouge est évident, donc, mais le parcours n’est pas linéaire. Une chanson évoque son ancien maître spirituel bouddhiste, apparemment déchu (It Seemed The Better Way). Une autre semble s’adresser à Marianne Ihlen, peut-être le plus grand amour de sa vie (Traveling Light). Bref, la saison des adieux se décline de diverses façons pour Cohen, et il n’est pas possible de dire : voici le sens de cet album.

Tout de même, l’offrande comporte une dimension spirituelle à laquelle il est tentant de s’attarder. Comme souvent avec Cohen lorsqu’il parle d’amour et de séduction, ou de toute autre relation impliquant une tension, Dieu n’est jamais loin, même s’il prend parfois des traits étonnants.

Dans You Want It Darker, la tension est plus palpable que jamais. Car ce sera bientôt le temps de la grande rencontre – ou du néant.

D’un côté, Cohen, dans la sublime chanson d’ouverture et ici et là en cours d’album, prend un air de défi : « Je suis prêt, mon Seigneur… Je suis prêt… Mais sache ce que je pense de toi : tu as voulu que les humains peinent et titubent dans le noir… Je ne pense pas à moi, aux prises avec des démons un peu bourgeois, mais je pense aux autres. Je pense aux millions de chandelles qui brûlent pour un Amour qui ne leur a jamais répondu… On dirait bien que voilà ce que tu as voulu. »

Je paraphrase très librement, évidemment, mais cela rend à peu près l’esprit de la chose. Cohen détourne habilement le « Me voici ! » biblique, qui exprime le désir d’une personne de collaborer au plan divin. Le détourne, car c’est un « Me voici » forcé, acculé aux frontières de la finitude, et qui exprime des doutes quant au bien-fondé de la volonté divine.

Mais comme toujours avec Cohen, ce n’est pas si simple : « If you are the dealer, let me out of the game / If you are the healer, I’m broken and lame (« Si tu es le croupier, laisse-moi hors du jeu/ Si tu es le guérisseur, je suis brisé, estropié »). Bref, il admet que sa connaissance de Dieu est encore hésitante.

La mention du « croupier » fait pont avec Leaving the Table, où Cohen quitte la table de jeu, apparemment parce qu’il en a assez de ce type de compétition, de lutte. Est-ce qu’il cesse de résister au Dieu d’Amour ? Eh non, quand même pas ! « I don’t need a lover… I don’t need a pardon / There’s no one left to blame » (« Je n’ai pas besoin d’amoureux(se)… Je n’ai nul besoin de pardon / Car il n’y a plus personne à blâmer »).

Ainsi, Cohen affirme qu’il s’assume parfaitement, qu’il n’a plus besoin de consolation, ou d’être complété par une autre ou un Autre. Mais encore une fois : est-ce vraiment le cas ? Car cette belle assurance flanche, tourne à la tristesse ou à une foi timide, dans Treaty, qui est reprise à la toute fin, avec un ultime couplet, peut-être le dernier de l’œuvre de Cohen :

« I wish there was a treaty we could sign / It’s over now, the water and the wine / We were broken then but now we’re borderline / And I wish there was a treaty, I wish there was a treaty between your love and mine. »

(« Je souhaiterais que nous puissions signer un traité / C’est fini, désormais, l’eau et le vin / Nous étions brisés mais là nous sommes carrément des cas limites / Et comme je souhaiterais qu’il existât un traité / Je souhaiterais qu’il existât un traité entre mon amour et le tien. »)

Un couplet équivoque, mais qui prend la forme d’une prière. Et donc d’une aspiration à un salut par la relation à  un Autre, par-delà la mort. Bref, Cohen parfois assuré et serein, mais parfois aussi un genoux au sol et la tête vers le haut, sachant ce qu’il désire mais ne sachant pas ce qu’il en est, en vérité.

Que l’on s’identifie ou non avec la quête spirituelle de Leonard Cohen, difficile de ne pas sentir une sorte de gratitude pour toute cette poésie, pour toute cette musique, pour cette voix qui fore notre âme jusqu’à des profondeurs que l’on découvre habitées.

Image: gaët, 090820 Leonard Cohen Nîmes (2009)

3 Comments

  1. « Les Psaumes de Leonard Cohen »: c’est le titre du cours qui sera donné à l’Institut de pastorale des Dominicains, les 11-12 et 18-19 novembre (vendredi soir/ samedi) par Alexandra Pleshoyano. Bienvenue aux intéressés.

  2. Merci Jonathan, quel beau billet, j’ai « adore » ce disque de Cohen, j’aime cet artiste et je suis contente de lire tes commentaires à son sujet. Bonne fin de semaine !

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