Le psaume de John Lennon

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef du Prions en Église

Dans le premier texte que j’ai signé pour le présent blogue, je commençais par une devinette : dans combien de chanson(s) des Beatles le mot Bible est-il mentionné? La réponse était : une, à savoir « Rocky Racoon ».

Je récidive avec une autre devinette du même ordre: dans combien de chansons des Beatles entend-on le mot Christ? La réponse est la même : une. Et de quelle pièce s’agit-il? Ce sera peut-être plus facile à trouver que « Rocky Racoon », car elle est quand même plus connue : « The Ballad of John and Yoko ». Écrit par John Lennon, le texte est résolument autobiographique. Il raconte les péripéties entourant le mariage de l’auteur avec sa bien-aimée Yoko Ono. Le couple recherchait un endroit romantique quelque part dans le monde pour célébrer leur union, mais les difficultés pour l’obtention de visas et autres autorisations de circuler leur ont drôlement compliqué la tâche. Ajoutez à cela une critique de l’incompréhension des journalistes et de l’attention médiatique que Lennon trouve excessive à son endroit, et vous avez les ingrédients de la ballade.

Ouvrant le refrain, le mot Christ résonne à cinq reprises dans cette chanson. Au printemps 1969, quand Lennon a fait entendre sa nouvelle composition à son collègue Paul McCartney, celui-ci a fortement réagi : «Non! Tu ne vas pas dire ‘Christ’ dans une chanson?!», lui aurait-il dit en substance. Quelques années auparavant, en effet, les Beatles s’étaient retrouvés dans la tourmente après la publication d’une entrevue de John dans laquelle il affirmait que les Beatles étaient plus populaires que le Christ. Mais ça, c’est une autre histoire – sur laquelle je reviendrai peut-être un jour !

Revenons à la ballade de John. Voici le refrain : «Christ! You know it ain’t easy, you know how hard it can be. The way things are going, they,re gonna crucifie me.» Au premier abord, une oreille francophone peut entendre le «Christ» de la chanson comme un juron, l’équivalent de notre «crisse!» Mais, sauf erreur, ce «sacre» est plutôt inusité en anglais; en tous cas bien moins répandu que notre «crisse». Aussi, je me demande si «Christ» ne serait pas une interpellation. Si c’est le cas, le refrain s’adresserait carrément à Jésus. Les derniers mots – they’re gonna crucifie me – m’autorisent cette supposition il me semble. Le refrain deviendrait alors une sorte de supplication qu’on pourrait paraphraser pour le rendre plus «priant» : «Seigneur, tu le sais, ce n’est pas facile. Oui, tu sais comme c’est pénible. Si ça continue, je vais en mourir.» Me viennent alors à l’esprit certains psaumes qui expriment un grand tourment, une réelle détresse :

  • «Ceux qui veulent ma perte me talonnent, ces gens qui cherchent mon malheur ; ils prononcent des paroles maléfiques, tout le jour ils ruminent leur traîtrise (Psaume 37, 13.21) ;
  • «La bouche de l’impie, la bouche du fourbe, s’ouvrent contre moi : ils parlent de moi pour dire des mensonges ; ils me cernent de propos haineux, ils m’attaquent sans raison» (Psaume 109, 2-3) ;
  • «Délivre-moi de mes ennemis, mon Dieu ; de mes agresseurs, protège-moi. Délivre-moi des hommes criminels ; des meurtriers, sauve-moi. Voici qu’on me prépare une embuscade : des puissants se jettent sur moi» (Ps 58, 2-4).

La comparaison, j’en conviens, est tirée par les cheveux (que Lennon avait fort longs à l’époque d’ailleurs). Un monde sépare les menaces décrites dans ces extraits de psaumes et l’incompréhension et le harcèlement dont John se dit victime. N’était-il pas à un certain point victime de ses propres malheurs, lui qui ne ménageait pas les coups d’éclat justement pour s’attirer un peu d’attention médiatique (pour une noble cause, il faut bien le dire)?

Reste que vue sous un certain angle, il me semble que « The Ballad of John and Yoko » s’apparente à un psaume de supplication ou de lamentation… Faudrait-il rebaptiser la chanson « The Lament of John and Yoko »? Voire The Psalm of John and Yoko » ?! Et n’y a-t-il pas quelque chose de troublant lorsqu’on met en parallèle la conclusion du refrain – they’re gonna crucifie me – et la fin tragique du chanteur, abattu devant chez lui par un déséquilibré, le 8 décembre 1980?

Jean Grou

Photo: JF Sebastian, John Lennon Memorial, 2007

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