La sociologue et l’ourson

Ce ne fut pas de tout repos, en France, entre septembre 2012 et mai 2013: la Manif pour tous et ses contre-manifestations ont ponctué la vie sociale et politique française, révélant une profonde fraction sur diverses questions culturelles, et en particulier sur celles touchant la famille.

Depuis, plusieurs analyses ont cherché à expliquer le phénomène, encore tout à fait d’actualité du reste. Les jeunes documentaristes Étienne Chaillou et Mathias Théry proposent, avec La sociologue et l’ourson, paru en 2015 en France mais qui nous arrivera vendredi seulement au Canada, leur propre regard sur les événements.

En fait, Mathias Théry profite du fait que sa mère, Irène, s’engage à fond dans les processus politique et législatif menant au « Mariage pour tous » pour avoir des accès privilégiés. Entre un déjeuner avec le président de la République François Hollande et diverses entrevues radiophoniques, Irène répond aux questions de son fils sur le sens du mariage, sur la filiation, sur la procréation, selon sa perspective de sociologue. À partir de ces explications, ainsi que des débats et affrontements qui éclatent dans la rue comme dans les médias et à l’Assemblée nationale, Mathias met en scène des marionnettes et des peluches pour rendre les enjeux et la situation sociale plus compréhensibles.

Oui oui, des peluches. Et c’est en cela que le film frappe fort. Sans aucun doute, les scènes croquant sur le vif certains des moments les plus chauds des délibérations et des manifestations soulignent bien l’intensité du drame national. Mais ce sont les épisodes où oursons et rongeurs prennent le relais qui procurent à ce documentaire un charme irrésistible et une simplicité de regard qui le transforme, le temps de quelques séquences, en conte pour tous.

Bref, un documentaire amusant et pédagogique dans le bon sens du terme – ce qui n’est pas si évident étant donné le sujet. Malheureusement, La sociologue et l’ourson comporte également une faille : s’il se veut d’abord neutre et objectif, il finit par être phagocyté par les positions très arrêtées d’Irène Théry. Mathias a beau protester, lors d’une scène révélatrice, qu’il ne veut pas tourner le film de sa mère, le choix des images et la fin triomphaliste, lorsque le projet de loi est adopté, annoncent clairement que son œuvre bascule dans une partialité mal assumée.

Ce caractère schizophrénique du documentaire a créé un petit malaise chez moi. J’ai beau être de son avis en plusieurs choses, appréciant les passages où les arguments du type « la nature du mariage, qui est le socle de la société, a toujours été… » sont pulvérisés par des mises en perspective toutes simples, quelques scènes m’ont paru un peu tendancieuses.

Par ailleurs, la posture horizontaliste à l’extrême de la sociologue pose question : elle considère systématiquement que moralité et légalité devraient se réduire à ce que les gens ont envie de vivre. Plus inquiétant, au sujet de la grossesse pour autrui (GPA), elle avance qu’elle est devenue favorable lorsqu’elle a rencontré une femme qui disait trouver « très gratifiant » d’être mère porteuse. Ce type de témoignage isolé ne suffit évidemment pas pour trancher la question !

Il reste qu’à moins d’être farouchement opposé au mariage homosexuel, et donc de réagir très fortement au biais du documentaire, celui-ci demeure instructif et captivant.

 

Image de couverture tirée du documentaire

3 Comments

  1. À moins de développer les thèses soutenues dans ce film, il est difficile de réagir à votre texte. Vos demi-silences me laissent coi. Ne pouvez-vous ajouter un paragraphe qui résume l’argumentaire du film et les idées qui le sous-tendent? Mille mercis.

    • Mon article veut pointer vers le fait que le documentaire vaut la peine d’être visionné, car il prend des moyens créatifs pour dresser un certain portrait des événements autour de la Manif pour tous. Ce n’est pas un essai, malgré le biais « pour tous » dont je parle, donc je ne veux pas résumer chacun des arguments évoqués.

  2. La réserve est élégante mais, à regret, ne me convainc pas. Cette ellipse vers le sujet du film suggère la prudence. À chacun sa façon d’aborder les choses. Personnellement, j’aime les prendre de front. Ce n’est pas un reproche mais un simple clin d’œil à ce qui peut devenir une forme d’évitement.

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