Kurt Cobain, Jésus et la vérité dans l’art

J’avais 13 ans quand Kurt Cobain s’est suicidé. Je venais à peine de délaisser mes ensembles de coton ouaté mauve ou gris souris pour revêtir des jeans et des chandails noirs Metallica – je n’étais pas très précoce, c’est certain.

Mais quand le chanteur de Nirvana s’est enlevé la vie, j’étais, grosso modo, plutôt prêt à me faire « rentrer dedans » par la tragédie. Je veux dire : assez adolescent, assez groupie, assez vague-à-l’âme pour me sentir concerné. Tellement que jusqu’à récemment, quand je rencontrais des jeunes, je jugeais de leur jeunesse relative en fonction de cet événement : « tu es né après la mort de Kurt Cobain ? Ouf, t’es vraiment jeune, t’es vraiment d’une autre génération que moi. »

Je crois ne pas trop m’avancer si j’affirme que la principale raison de la pérennité de « l’effet Cobain » réside dans le mythique spectacle que Nirvana a enregistré lors de l’émission MTV Unplugged. Combien de fois par année la gang se réunissait-elle dans un sous-sol pour boire une bière ou deux en écoutant/visionnant ce petit bijou d’enregistrement? Avec la mort tragique de Cobain, toutes les chansons possédaient quelque chose comme une dimension prophétique, et une portée dont les jeunes êtres que nous étions ne pouvaient pas encore voir le bout.

Encore aujourd’hui, j’ai un vif plaisir à écouter l’album. Pourtant, à bien y penser, fredonner certaines chansons ne devrait pas se faire sans un certain malaise. Jesus doesn’t want me for a sunbeam, une reprise de The Vaselines, par exemple. Elle commence ainsi :

 

Jesus, don’t want me for a sunbeam

Sunbeams are never made like me

(Jésus, tu ne me veux pas dans ta lumière

Les rayons de soleil ne sont jamais de la même étoffe que moi)

 

Le reste de la chanson décline les conséquences de ce sentiment d’être exclu : « ne t’attends pas à ce que je pleure sur ta mort, ne t’attends pas à ce je meure à moi-même (comme tu l’enseignes), etc. ».

 

 

Je ne prends même pas la peine d’expliquer pourquoi on se retrouve ici dans une perspective théologique faussée par une image perverse de Dieu et du Christ, tellement c’est évident. Restent alors deux faits :

  • Je ne suis pas d’accord avec Kurt
  • Mais je trouve ça beau, je ne peux pas m’empêcher de chanter avec lui

En bonne métaphysique traditionnelle, vérité, bonté et beauté étant liées, comment se fait-il que je trouve belle (indépendamment des stricts éléments musicaux comme la mélodie) une chanson qui avance des choses que je juge erronées ? Faire la critique de la métaphysique thomiste serait trop long, je préfère hasarder cette explication : « c’est beau parce que ce qui est chanté correspond à un état subjectif réel. » Bref, les paroles de la chanson ont un accent de vérité, non pas théologique, mais « psycho-émotif ». Tous les adolescents ont déjà ressenti qu’ils étaient exclus de la grande communauté des gens présumés heureux, qu’ils sont différents, et qu’en conséquence, les voies communes ne peuvent guère leur apporter le bonheur. Et Jesus doesn’t want me for a sunbeam exprimant cet état malheureux avec justesse, on s’y reconnaît volontiers, on flirte une nouvelle fois avec l’abîme le temps d’un souvenir, d’un frisson.

Ensuite, la manière dont on sort de cette chanson dépend de chacun : on peut s’enfoncer dans la noirceur; ou se rappeler ce qui nous en a extirpé (un premier amour, par exemple !); ou même ressentir une compassion renouvelée pour les personnes qui, comme notre idole de jeunesse, peinent à se croire faits pour la lumière.

Image: Kurt Donald Cobain, Carlos Andrès Restrepo  (2008)

5 Comments

  1. Merci pour ton texte Jonathan.
    J’étais au secondaire lors de la mort de Kurt.
    Moi aussi j’éprouve une relation ambivalent à cette chanson qui fait partie de mes préférés malgré tout.
    Il est quand même intéressant qu’un groupe non-religieux joue une chanson à propos de Jésus et la mort et du rejet.
    D’ailleurs, Jésus lui-même a été rejeté et crucifié. Peut-être que Kurt avait un rapport plus proche de lui qu’on le pense?

  2. Chose certaine, peu importe ce que Kurt Cobain chantait, sa voix transpirait l’authenticité, et très souvent une douleur vive (même s’il était capable de beaucoup d’humour, ce que l’on a tendance à oublier). Il y a aussi cette reprise de Cobain qui est intéressante : https://www.youtube.com/watch?v=AXbBU1-GZfg.

  3. Je comprends parfaitement le sentiment que tu peux avoir avec cette chanson, quelques unes de Jim Morrison m’ont fait ,encore aujourd’hui, le même effet. Quand on veut suivre une voie et que malgré nos efforts on ne peut y arriver, on peut remettre en question cette démarche et même la détester parce qu’on la croie inaccessible, on peut penser que l’on nous a menti et détester celui qui nous l’a montré. Enfin je pense.

  4. Jonathan, je vois que tu as l’âge de ma fille qui a été très touchée par la mort de Kurt Cobain. Et tu as raison, il y a ceux qui sont nés avant et ceux qui sont nés après. C’est comme Vatican II 😉 Et je trouve ta lecture très bonne. Le Unplug va bien avec le suicide de Kurt. Comme le show de Dehors Novembre va bien avec le suicide de Dédé. Faut le regarder chanter Le répondeur avec son désespoir (plus facile à voir à rebours) devant une foule de ceux qui l’aiment et qui applaudissent. Une scène tragique qu’on peut encore voir sur YouTube. Quant à Sunbeam (une marque de char pour moi, ça dit ma génération) elle vient d’un hymne apprise au catéchisme: « Jesus wants me for a sunbeam to shine for him each day; in every way try to please Him: at home, at school, at play… ». D’où le sentiment de non appartenance ou de rejet dont tu parles avec justesse (audible dans tellement de chansons). Me vient à l’esprit « Waste of Paint  » de Conor Oberst (Bright Eyes), plus explicite que Sumbeam.

    When the voices [ofthe Choir] blend they sound like angels.
    I hope there’s some room still in the middle.
    But when I lift my voice up now to reach them.
    The range is too high,
    way up in heaven.
    So I hold my tongue,
    forget the song,
    tie my shoe
    start walking off.
    And try to just keep moving on,
    with my broken heart
    and my absent God
    and I have no faith
    but it’s all I want,
    to be loved.
    And believe,
    in my soul.
    In my soul.
    In my soul.
    In my soul.

    À écouter. Bon, je m’arrête, je devrais faire mon propre blog. Merci pour celui d’aujourd’hui. Je l’envoie à ma plus jeune.

    • C’est drôle, je ne suis tombé qu’assez récemment sur la vidéo de la prestation live du Répondeur. À glacer les sangs. Et pour Conor Oberst, oui, tout à fait ! On a vraiment des références communes !

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