Le pur et l’impur selon la Princesse Kaguya

Il y a des œuvres d’art qui donnent envie d’habiter le monde en poète, selon l’expression de Hölderlin. Et si nous pesons nos mots quand nous disons que ces œuvres ne nous laissent pas indemnes, c’est que notre rapport aux choses s’en est trouvé renouvelé, voire enrichi. Bref, les œuvres d’art peuvent être un lieu théologique; en tout cas une source vive de spiritualité.

Je ressors enchanté du visionnement du Conte de la Princesse Kaguya, à l’affiche au Cinéma Du Parc et en nomination, ce soir, pour l’Oscar du meilleur film d’animation. Des dessins, à l’aquarelle et au fuseau, sourd une beauté mystérieuse, d’autant plus saisissante que l’animation donne un rythme singulier, parfois surprenant, à certaines séquences. On y suit une jeune femme, découverte dans une tige de bambou par un paysan japonais. D’abord bambin, elle grandit à une vitesse phénoménale, aime s’ébrouer dans la nature avec ses amis, jusqu’à ce qu’elle doive emménager dans la capitale, où l’attend une vie protocolaire de princesse japonaise du Xe siècle. D’une beauté stupéfiante, elle attire l’attention des plus hauts dignitaires; mais nostalgique de ses escapades dans les sous-bois, elle les repousse, exigeant à ses soupirants de relever des défis impossibles.

Il ne s’agit pas de prétendre que le visionnement de ce film a nourri ma foi chrétienne. Ce serait exagéré. Le cadre de cette adaptation d’un conte folklorique est bouddhiste, et touche à des thèmes parfois peu évocateurs pour la sensibilité occidentale.  La remise en question de la valeur absolue de l’équanimité, de l’impassibilité, nous empêche-t-elle vraiment de dormir ? A-t-on le moindre doute sur le fait qu’il vaille la peine de vivre avec intensité plutôt que de renoncer à tout ce qui peut susciter en nous souffrance et ébranlement?

Non, assurément. Même si beaucoup s’intéressent au bouddhisme depuis quelques années, et parfois avec un engagement excédant la capricieuse recherche d’exotisme spirituel, bien peu sont prêts à faire une croix sur leur faculté de désirer, véritable racine de la souffrance qu’il faudrait extirper pour atteindre la paix. En ce sens, nous sommes foncièrement plus chrétiens que bouddhistes : nous valorisons le désir, et le désir le plus grand : l’amour. Le christianisme, teinté de pensée platonicienne ou de jansénisme, n’a pas toujours été à la hauteur de cet amour s’abreuvant aux sources intimes de l’être; mais il reste que l’enseignement évangélique le magnifie; la sagesse issue du Bouddha, non.

Princesse Kaguya 2 © 2013 Hatake Jimusho – GNDHDDTK

Quand même : a-t-on jamais terminé de liquider les derniers restes de religion naturelle alimentant souterrainement la conscience chrétienne? Je veux dire : a-t-on jamais fini de départager, consciemment ou non, le pur de l’impur ? Aux dizaines de distinctions constituant le livre du Lévitique, le cœur de la Torah pour certains juifs, Jésus répond par « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme; mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme » (Mt 15, 11).

À terme, Le Conte de la Princesse Kaguya pose la question suivante : est-on souillé par ce qui nous advient du dehors, et principalement de la culture dans laquelle nous baignons? Comme chrétiens, difficiles de répondre par l’affirmative : le Christ ayant assumé tout le péché du monde, on serait bien mal venus de se laver les mains de toute la saleté qui nous entoure. Mais cela implique une liberté spirituelle peu commune. La princesse mise en scène par Takahara venait d’un autre monde, elle était moins que quiconque susceptible d’être contaminée par les germes de mort dans la culture japonaise : pourtant, malgré une résistance farouche et même si elle n’a pas acquiescé à ce qui l’aurait compromise intimement, elle conclut son parcours terrestre avec ce déchirant constat : j’aurais dû vivre autrement.

Comment vivre ? Il n’existe pas de réponse à priori, universelle à cette question. Parce qu’il n’y a rien de pur et d’impur à priori. Et parce que même ce qui est discerné hic et nunc comme impur joue un rôle irremplaçable dans notre pèlerinage. Lorsque Frodon déplore que Bilbon n’ait pas liquidé Gollum quand il en avait la chance, Gandalf lui répond: « De la pitié ? Mais c’est la pitié qui a retenu la main de votre oncle. Nombreux sont les vivants qui mériteraient la mort et les morts qui mériteraient la vie. Pouvez-vous leur rendre Frodon ? Alors ne soyez pas trop prompt à dispenser mort et jugement. Même les grands sages ne peuvent connaître toutes les fins. Mon cœur me dit que Gollum a encore un rôle à jouer, en bien ou en mal, avant que cette histoire ne se termine. De la pitié de Bilbon peut dépendre le sort de beaucoup.»

Bref, le pur et l’impur, voilà des catégories devenues inopérantes. Elles ont perdu tout pouvoir de nous guider. Le critère de l’amour seul demeure. Mais l’amour est toujours incarné, fait de boue et de fleurs. Et c’est justement pourquoi cette question, « comment vivre ? », en est une à se poser sans cesse. C’est une question qui ressemble à une prière. J’aime bien penser, parfois, que saint Paul avait quelque chose d’équivalent en tête lorsqu’il recommandait de « prier sans cesse » (1 Th 5, 17).

 

Photos: © 2013 Hatake Jimusho – GNDHDDTK

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