Entre ciel et mère: la case-compte-triple

COLLABORATION SPÉCIALE: Valérie Roberge-Dion nous offre un extrait de son livre Entre ciel et mère. Spiritualité, vie de famille et autres acrobaties, à paraître en février 2016.

Nos enfants Flavie et Julien habitent un espace-temps nouveau pour nous. Comme si les secondes étaient élastiques. Il y a des périodes qui s’éternisent, souvent les pires. Comme au Scrabble. Essayer de faire des mots payants avec des lettres pas payantes, c’est vraiment long. Des moments interminables :

  • Une nuit blanche au camping, quand la vallée au complet réalise que ton bébé perce une dent.
  • L’heure qui précède le souper. Chaque jour.
  • Les innombrables pauses lors d’une marche, quand tu as eu la bonne idée de promettre du chocolat si tu avances un peu plus loin, incitatif interprété par l’enfant comme à tous les 5 pas sinon je fais une crise.
  • La fin du trajet Québec/Baie-Comeau, le soir, quand ta fille te harcèle pour apercevoir la lune de sa fenêtre, alors qu’elle se trouve de l’autre côté.

À l’inverse, l’élastique du temps se ratatine complètement lorsque l’on vit des moments fantastiques, riches en émotion, bref des instants avec lettres payantes et mots compte-double. Du genre :

  • Le premier éclat de rire de bébé, déclenché par sa grande sœur trop fière, qui réalise que son petit frère a du potentiel, après tout…
  • Un bébé-plein-de-lait-qui-dort, qu’on berce attendri.
  • La phase où la chansonnette Pirouette, CACAhuète est un méga-hit.
  • Quoi, déjà rendue à apprendre le vélo?

À travers les fluctuations de ma perception du temps, je retiens que le moment-compte-triple, c’est la minute présente. Celle que j’embrasse pleinement, qu’elle vaille 1 ou 25 points. Assumés, le piquant, la douceur, l’amer, le pétillant! Qu’est-ce que les aînés nous disent, quand ils se penchent sur notre poussette dans la rue? Invariablement : « Profitez-en, ça passe tellement vite! » C’est assez redondant comme commentaire (!), mais ça dit quelque chose. Quand on a les deux pieds dans ces premières années des enfants, non, ça ne passe pas vite. La plupart du temps, on est incapable même de se projeter dans un après, on pense qu’on ne dormira plus jamais et qu’on va courir sans fin après les petits en sécurisant les escaliers. Mais, paraît que « ça va passer vite », alors…

Si j’en crois les titres des livres de psycho à la pharmacie, habiter l’instant, c’est l’un des trucs les plus utilisés par les gens heureux. (…) Sauf que les diversions sont très attirantes, au quotidien. Il y a des journées où un énorme roman passionnant m’attire comme un aimant sur le coin de la table ; beaucoup trop facile de m’y évader chaque fois que j’ai deux minutes et demie de libres. Il est où, l’espace pour m’ancrer dans le moment présent? (…)

Je parle d’espace, parce que je le sens vraiment comme ça : de la place pour autre chose. Pour la gratitude, tiens. Assise par terre à regarder Flavie utiliser son bébé frère comme une poupée, je souris et philosophe. Leur sourire, leur santé, leur développement, me font réaliser qu’ils sont des cadeaux gratuits. Je n’ai pas ou peu de mérite face à leur présence dans ce monde. Et le cœur me gonfle à force de dire merci.

Merci à qui? Au niveau strictement humain, je trouve tellement important de reconnaître que je ne peux pas m’attribuer tout le mérite de mon bonheur. Merci donc à tous ces hommes et toutes ces femmes qui avant moi et actuellement contribuent à alimenter qui je suis et ce dont je jouis. Et merci à Dieu, que j’estime être, d’une façon ou l’autre, à l’origine de toute bonté et beauté. (…)

Le découragement aurait moins de prise dans mon quotidien si je passais plus d’instants présents dans la reconnaissance. Même si, quand je cuisine à 17 h 13, que je me fais harceler pour un xième morceau de fromage tout en trimbalant malgré une tendinite le petit deuxième qui peine à péter, le seul motif d’action de grâce qui me vient en tête est « merci mon Dieu d’être avec moi pour traverser les dix-sept prochaines minutes ».

Photo: David D’Amico, Power outage + french scrabble (2009)

4 Comments

  1. Ah! Quel bonheur j’ai eu ce matin au retour de la célébration de m’asseoir et de lire attentivement Les carnets du parvis. Jonathan Guilbault y fait mention de de votre livre. Je devine qu’il est rempli d’humour, de réflexion juste et simple. Une vie pleine du quotidien vécu et assumé. Une bonne suggestion d’achat pour ma bibliothèque locale.

Laisser un commentaire