Cannes 2015: dur, dur d’être spirituel…

Est-ce en raison de la nature même de la spiritualité, d’autant plus complexe et subtile qu’elle imprègne souterrainement toutes les autres dimension de l’être humain ? Ou alors en raison de la nature de l’art, qui supporte mal l’univocité – sauf lorsqu’elle mise entièrement sur le geste auquel elle se réduit, comme dans l’art conceptuel ? Toujours est-il qu’il n’est pas facile de créer des œuvres d’art explicitement spirituelles.

J’en prends pour preuves quelques films de la dernière sélection officielle du Festival de Cannes.  Membre du jury œcuménique, j’étais évidemment fort attentif à débusquer les petits bouts d’Évangile saillant ici et là. Mon verdict : quand on veut trop faire dans le spirituel, les chances de se noyer dans le kitsch de violons soulignant le sublime d’un ciel radieux sont très élevées.

Les deux plus grands ratages de Cannes en témoignent. D’abord Sea of Trees (La forêt des songes), de Gus Van Sant.

Le réalisateur des excellents Good Will Hunting et Elephant s’est fait chahuter, au terme de la projection de presse, pour sa fable spirituelle cousue de fil blanc. Synopsis : après le décès de sa femme, un scientifique à la dérive, Arthur Brennan, s’envole pour le Japon, décidé à mettre fin à ses jours dans la forêt d’Aokigahara, au pied du mont Fuji. Arrivé dans ce lieu réputé pour ses nombreux suicides, Arthur avale une pilule après l’autre lorsqu’il est surpris par un bruit à quelques pas de lui. Se relevant, il découvre un Japonais meurtri se lamentant d’avoir perdu son chemin. Après l’avoir rassuré, l’Américain lui indique la route du retour. Mais quelques minutes plus tard, l’étranger revient vers lui, toujours incapable de s’orienter. C’est alors qu’Arthur décide de le raccompagner à la sortie. Malheureusement pour eux, celle que l’on nomme la forêt des songes les retient désormais mystérieusement en son sein. Pour la quitter sain et sauf, Arthur doit replonger dans la houle de son passé conjugal.

L’idée d’exploiter la terrible aura mystique entourant l’exotique forêt japonaise d’Aokigahara n’était pas vilaine. Et on voit le potentiel spirituel : un homme désirant se suicider et qui reprend goût à la vie en en aidant un autre, ça peut faire une bonne histoire de rédemption. Mais le scénario n’est pas à la hauteur : le « purgatoire » figuré par la forêt est en définitive sans mystère et sans profondeur, les péripéties ridicules, et l’étranger une trop évidente personnalisation de la Providence. Occasion ratée, donc, car on voit les fils déborder de partout. Sans compter le goût confituré de la musique orchestrale…

Mais Sea of Trees ne trône pas au sommet du palmarès de la honte, grâce à Valley of Love, de Guillaume Nicloux.

Synopsis : deux anciens amants reçoivent une lettre de leur fils fraîchement suicidé. Il leur demande de passer une semaine dans la vallée de la mort, où il leur apparaîtra. Les deux parents endeuillés, joués par un Depardieu et une Huppert ayant déjà connu de meilleurs jours, se retrouvent donc pour une succession de scènes où leur fils leur fait signe de différentes façons, sans qu’ils s’en rendent compte, trop occupés à suer et ressasser le passé.

En bref : le film est affligeant par son manque de subtilité. Plus encore, cette histoire de suicidé/revenant qui change sa mort en occasion d’amour et de réconciliation pour ses parents, c’est tout à fait n’importe quoi. On jongle avec de grands thèmes comme la vie, l’amour et la mort, mais très tôt, ces thèmes se retrouvent au sol, le jongleur se révélant un amateur patenté.

En contraste, un film fin et maîtrisé comme Mia Madre, de Nanni Moretti, qui a remporté notre prix, fait vibrer l’âme dans la mesure même où il n’assaille pas cette dernière à grand renfort de courbettes.

Le réalisateur de Habemus Papam n’est pas croyant, mais en développant avec un mélange d’humour et d’inquiétude le thème des deuils, celui de la mère qui s’en va doucement et celui de notre illusion de contrôle sur notre vie et notre environnement, il parle obliquement de la foi et de l’espérance. Car le lâcher-prise et la capacité de faire confiance sont des conditions sine qua non de l’acte de foi; et le fait de dire « à demain » à une personne morte manifeste une façon d’espérer contre toute espérance.

À terme, je ne veux pas dire qu’il est impossible de créer un art explicitement spirituel capable de réaliser ses promesses. Je pense à Tree of Life, par exemple. Mais n’est pas Terrence Malick qui veut, et les Des hommes et des dieux sont non seulement rares, mais aussi souvent l’œuvre… d’agnostiques. Comme si le spirituel, pour trouver dans l’art un vecteur efficace, devait accepter de marcher non pas dans la lumière de sa pleine évidence, mais dans l’ombre d’autres thèmes. À bien y penser, voilà qui n’est pas incompatible avec l’humilité prêchée par l’Évangile…

Photo: Prakash Singh, Sundown (2012)

2 Comments

  1. Tu as raison en disant que faire un bon film n’est pas à la portée de tous. C’est un peu la raison des festivals, mettre en valeur ceux qui réussissent de ceux qui ont encore du travail à faire. Mais en art, quelque soit laquelle, quand on peut exprimer ses sentiments et que la majorité comprenne bien ce qu’on a essayé de dire est un court-circuit.

  2. Merci Jonathan, j’avais hâté de lire tes analyses. Bon retour dans le quotidien!

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