Le doute de Joseph

Durant le temps des Fêtes, je suis tombé sur la minisérie The Nativity, produite en 2010 par la BBC (à ne pas confondre avec le film The Nativity Story paru en 2006). Ses quatre émissions totalisent 90 minutes, ce qui équivaut à un film de longueur moyenne. Je me suis donc laissé tenter par cette minisérie, bol de maïs soufflé à la main, mais en gardant inévitablement mes lunettes de bibliste.

Les dernières années ont vu se multiplier les films et téléséries à thématique biblique. On peut penser à Paul, Apostle of Christ, avec Jim Caviezel (2018), Mary Madgalene, avec Rooney Mara et Joaquin Phoenix dans le rôle de Jésus (2018), Son of God (2014), Exodus: Gods and kings, de Ridley Scott (2014), Noah, avec Russell Crowe (2014), The Bible au canal History et – tenez-vous bien! – : A.D. The Bible Continues (aussi nommé A.D. Kingdom and Empire) à NBC. La majorité de ces productions ont été mal reçues par la critique. Et certaines d’entre elles sont produites par des lobbys protestants évangéliques qui désirent promouvoir leur manière de lire la Bible. C’est donc avec beaucoup de réserve que je pesais sur play.

Une production très modeste

Les coûts de production de cette minisérie ont dû être très modestes. Les costumes sont réussis, mais les décors demeurent sobres et les scènes se limitent habituellement à un nombre restreint de personnages. De plus, et contrairement à plusieurs des productions mentionnées plus haut, la majorité des acteurs et actrices de cette télésérie sont très peu connus. Cette modestie dans la production et la distribution cadrent bien avec les récits bibliques de la Nativité où Marie et Joseph, bien qu’ils s’apprêtent à devenir les parents du Messie, sont de parfaits inconnus qui habitent une petite ville de Galilée, dans un coin totalement perdu de l’Empire romain. Cette modestie cadre bien, en fait, avec l’ensemble de la Bible, qui est d’abord et avant tout le récit des petits, des faibles, des inconnus et des laissés pour compte. Voici qui mérite un pouce vers le haut.

Des libertés très convenables

Le script de la minisérie demeure généralement fidèle au récit biblique, empruntant parfois au récit de Matthieu (avec les songes de Joseph, les mages et le roi Hérode), parfois à celui de Luc (avec Zacharie, Élizabeth et les bergers). Puisque la minisérie se termine avec la naissance de Jésus – et exclut ainsi tout Matthieu 2, 13-23 et Luc 1, 1-25.57-80; 2, 21-52 – le scénariste se permet certains développements à partir de sujets qui sont tout juste effleurés dans le texte biblique. Mais ces libertés s’accordent bien avec le récit biblique. Un exemple de cela est toute l’histoire du jeune berger révolté par les abus de pouvoir des Romains. Découragé par l’apparente inaction de Dieu, il considère fortement le recours à la violence. Ce développement non biblique est le bienvenu, car il témoigne bien de la réalité politique et sociale très tendue du 1er siècle de notre ère en Palestine. Voici qui mérite un deuxième pouce vers le haut.

Les rois mages

On ne peut pas dire la même chose cependant de tous les développements entourant les mages. Beaucoup trop de temps leur est consacré et ouvre la porte à des discours qui contredisent le sens du texte biblique. En effet, ils sont présentés dans la télésérie comme de grands savants qui connaissent parfaitement bien les prophéties et la théologie juives, alors que le récit de Matthieu les décrit plutôt comme des étrangers aux connaissances imparfaites qui doivent s’enquérir auprès d’Hérode afin de savoir où doit naître le roi des Juifs.

Mais le principal problème avec les mages dans cette télésérie provient de la présentation de la naissance de Jésus comme étant le résultat d’un alignement extrêmement rare d’astres qui permet de créer un pont entre le monde humain et le monde divin. Bien que cette description donne à la naissance de Jésus un aspect extraordinaire et merveilleux, il limite la spontanéité de Dieu qui n’a certainement pas besoin de phénomènes astronomiques pour intervenir en faveur de son peuple ou de l’humanité. De plus, cette idée d’un pont entre le monde humain et le monde divin encourage une conception de la sphère divine comme se situant en quelque part parmi les étoiles, loin des êtres humains et difficilement accessible. En effet, bien que la Bible souligne l’altérité et la transcendance de Dieu, elle présente aussi et surtout Dieu comme étant près de l’être humain, interagissant constamment avec lui et cheminant avec lui. Voici qui mérite un premier, mais très lourd pouce vers le bas.

Marie et Joseph

Mais venons-en aux deux principaux personnages de la télésérie. Marie et Joseph sont joués par de jeunes acteurs. Ils incarnent des personnages sympathiques, légèrement naïfs, parfois maladroits et plutôt rieurs. Voici qui cadre bien encore une fois avec la Bible en général, qui ne manque pas de récits et de proverbes remplis d’humour, et avec l’Évangile selon saint Luc en particulier, qui est teinté d’un fort sentiment de joie. Ceci rend les deux personnages attachants et constitue une approche rafraîchissante par rapport à d’autres productions cinématographiques où les personnages bibliques sont souvent présentés comme des héros supérieurs ou d’étranges mystiques qui sourient constamment en fixant le vide.

La télésérie situe l’union de Marie et Joseph dans le cadre d’un mariage arrangé. Mais leur relation se développe pour en devenir une d’amour sincère et réciproque. Voici une préoccupation bien contemporaine catapultée dans le récit biblique. Mais pourquoi pas? La Bible contient bien quelques histoires d’amour, comme celle de Jacob et Rachel. De plus, qui a lu le Cantique des Cantiques sait très bien que le mariage biblique n’est pas toujours uniquement une question d’engagement légal… Voici qui mérite un troisième pouce vers le haut.

Le doute de Joseph

En fait, l’histoire d’amour entre Marie et Joseph met la table à ce qui constitue l’intrigue principale et l’intérêt particulier de cette télésérie : un développement bien réussi fait à partir d’une minuscule précision de Matthieu 1, 19 : « Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la bafouer, résolut de la répudier en cachette. »

En effet, le Joseph de cette télésérie réagit très mal lorsque Marie lui annonce qu’elle est enceinte, alors qu’ils n’ont jamais eu de relations sexuelles. Et son humeur ne s’améliore pas lorsque Marie tente de lui expliquer qu’elle a reçu la visite d’un ange et qu’elle est enceinte par l’action de Dieu. Joseph réagit comme n’importe quel homme sain d’esprit réagirait dans une telle situation : il n’en croit pas un mot, est profondément blessé et absolument furieux, sa colère étant proportionnelle à l’amour véritable qu’il éprouve pour Marie. La télésérie s’ouvre d’ailleurs sur une scène plutôt surprenante montrant Joseph marchant au désert avec un âne, suivi plus loin par une Marie enceinte à laquelle il parle poliment, mais sans aucune chaleur.

En focalisant sur la réaction de Joseph, la télésérie évite de sombrer dans les précisions et les débats dogmatiques interminables au sujet de la virginité de Marie et permet de mettre en valeur l’humanité de la quête de sens de son époux. Homme juste, il est appelé, dans cette série, à devenir homme de foi. La justice est d’ailleurs la seule véritable épithète que la Bible associe à Joseph. Et la série le rend très bien, montrant à plusieurs reprises qu’il est un homme doté de qualités morales irréprochables. Mais cette justice se heurte aux événements extraordinaires qui se déroulent autour de lui. Et en lui s’amorce un long combat entre son refus de croire Marie et l’amour qu’il éprouve pour elle. C’est à un difficile dépassement que cet homme déjà parfaitement juste est convié.

Dans l’Évangile selon saint Matthieu, le combat intérieur de Joseph est de très courte durée, puisque, au verset qui suit immédiatement celui où il se résout à répudier Marie en secret (Matthieu 1, 19), un ange lui apparait en songe pour le rassurer que c’est Dieu qui est à l’origine de la grossesse de Marie (Matthieu 1, 20). Il est heureux que le scénariste de la télésérie ait dévié du texte biblique en omettant cette résolution rapide du problème. On peut difficilement lui en tenir rigueur, car la quête de sens de Joseph rejoint efficacement les téléspectateurs, d’abord parce que la mise en scène a réussi avec succès à faire de Joseph un personnage attachant, mais surtout parce que sa quête, bien humaine, est aussi possiblement celle d’une bonne partie de l’auditoire.

Et c’est ici, je crois, que la télésérie marque le plus de points. Plusieurs croyants d’aujourd’hui ont en effet hérité d’une bien triste idée selon laquelle douter, c’est pécher. Il faut croire, croire tout de suite, ne pas se poser de questions et surtout ne pas en poser! Cette manière de penser est au plus fort là où les courants fondamentalistes et conservateurs sont les plus présents. Et plusieurs non croyants d’aujourd’hui perçoivent les croyants comme des illuminés, comme des naïfs, comme des gens qui manquent de connaissance ou de sens critique, peut-être justement à cause de l’idée selon laquelle douter, c’est pécher.

Or voici que la télésérie The Nativity fait de nul autre que saint Joseph un douteur, un personnage en cheminement, qui refuse de croire, qui se questionne, qui s’enferme dans sa justice, mais qui est appelé à un dépassement. Ce n’est pas un sot, ni un illuminé, c’est un homme bien ancré dans la réalité qui chemine dans sa foi vers un sens possible qui le dépasse totalement. Bien que le doute de Joseph ne soit pas présent dans la Bible, l’idée du doute et du combat spirituel, elle, est 100% biblique! On la voit avec Adam et Ève, dans le combat de Jacob avec l’ange, chez Moïse, Thomas et Pierre. C’est à dessein que Dieu a doté l’être humain d’intelligence et de libre-arbitre. L’emphase de la télésérie sur cela vaut un très enthousiaste quatrième pouce vers le haut.

Note finale

Tout cela fait un total de quatre pouces vers le haut et un seul vers le bas. The Nativity se révèle être une courte télésérie sympathique, touchante, non moralisatrice et sans prétention. Elle s’adresse à toute la famille et fait de Marie et Joseph des personnages attachants et humains, auxquels on peut facilement s’identifier. Et pour savoir si Joseph réussit son dépassement … eh bien, il faut écouter la télésérie!

Image : The Nativity, BBC (2010)

8 Comments

  1. Bonjour!
    Merci pour cette belle idée de nous éclairer!
    Avec vos explications par rapport à une série!
    Qui a pour sujet l’histoire de la nativité!
    Qui rend Joseph humain et infiniment incrédule!
    Comme nous semblable à cette sainte Famille!
    Excellente journée!
    Marguerite

  2. Grand MERCI! Très éclairant sur tout ce qui circule sur Jésus et la Bible. On a besoin d’informations fiables (par des biblistes) et de beaucoup de discernement (l’Esprit Saint). Merci de réhabiliter le questionnement (intelligence oblige) et le doute qui creuse notre foi.

  3. l’église devrait offrir des messeséries qui permettraient qui se thématiser à la bible sans tomber dans le volet dogmatique ou évangélique.

  4. outre moise, jésus et joseph, l’église devrait approfondir des thèmes comme l’euthanasie, l’homosexualité, divorce, violence visuelle et les changements climatiques sous un angle biblique évolutive.

  5. Heureux que l’on présente un film où l’humaIn croyant peut aussi douter et se poser des questions. J’évite toujours ces séries surtout américaines, car elles restent prisonnières de la lettre du récit. On oublie trop souvent en effet la nature de ce genre littéraire. Mathieu et Luc ne rapporte pas le fait historique de la naissance de Jésus à Bethlehem, comme aujourd’hui on rapporterait la naissance d’un joueur de hockey célèbre. Certes,aujourd’hui,les historiens n’ont pas de raisons sérieuses de remettre en cause le fait de sa naissance mais les évangélistes lui ont donné un sens particulier en utilisant le genre littéraire des récits merveilleux pour exprimer leur foi. Sans la foi, les titres divins qu’on lui attribue, dont celui de Messie, ambigu, peuvent être compris d’autan de façons qu’on voudra. Jésus demeure un sujet singulier qui rend toujours très compliqué sa représentation sur petit ou grand écran 📺.

  6. plutôt que de seulement dépendre de l’évangile pour bâtir la foi, certaines pensées ou paroles des prêtres devraient être utiliser pour réduire les doutes et renforcer la foi.

  7. plutôt que de centrer la religion sur le doute, le péché et le mal, le christianisme devrait miser sur un catholicisme laïque qui tente d’éveiller un chemin spirituel chez les croyants, les athées et les agnostiques.

  8. entre la religion qui croit en tout et la laïcité qui ne croit en rien, il y aurait de la place pour une autre religion plus adaptée aux besoins sociaux.

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