Connaître ses ennemis de l’intérieur

Au printemps 2020, le film Jojo Rabbit a été mis en nomination dans six catégories de la soirée des Oscars et a remporté celui du meilleur scénario adapté. L’œuvre de Taika Waititi, réalisateur néo-zélandais juif d’origine maori, avait déjà gagné le Prix du public du Festival du film de Toronto à l’automne 2019.

Il s’agit d’une adaptation cinématographique de la première partie du roman Caging Skies (2008) de l’écrivaine néo-zélandaise-belge Christine Leunen. Il raconte l’histoire d’un garçon de dix ans, Johannes Betzler, qui vit à Berlin à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Fier et enthousiaste membre des Jeunesses hitlériennes, il possède un ami imaginaire en la personne du Führer lui-même. Mais sa vie est bouleversée le jour où il découvre avec horreur qu’une adolescente juive habite secrètement dans le grenier de sa maison.

Malgré le sérieux du sujet traité, le film est un heureux mélange de drame et de comédie. Tout au long du film, l’auditoire passe du rire aux larmes, et de l’enchantement à l’horreur. Le jeu des acteurs est excellent. Plusieurs critiques affirment que c’est la meilleure performance de la carrière de Scarlett Johansson, qui joue la mère de Jojo et qui fut mise en nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice de soutien pour ce rôle. La scène où elle incarne le père de Jojo est particulièrement touchante et réussie. Thomasin McKenzie arrive à jouer une jeune juive qui n’est pas seulement une victime, mais une personne à la fois effrayée et révoltée, désillusionnée et pleine d’espérance. Et si cette catégorie existait, Roman Griffith Davis se mériterait l’Oscar du jeune garçon le plus adorable de l’histoire du cinéma! Plus sérieusement, son jeu, étonnamment diversifié et convaincant pour un acteur de son âge, contribue directement au succès du film.

La photographie est superbe et colorée, se démarquant des films de guerre où tout est en nuances de gris, de bruns et de kakis. Waititi souhaitait illustrer qu’à la fin de la guerre, les Allemands portaient leurs plus beaux vêtements et uniformes, sachant que la fin approchait. La trame sonore enrichit aussi considérablement le film, qui s’ouvre joyeusement avec Komm, gib mir deine Hand (version allemande de I want to Hold Your Hand, enregistrée par les Beatles en 1964), passe par la superbe Everybody’s Gotta Live du groupe Love (1974) et se termine avec force émotions par Helden (version allemande de 1989 de Heroes, écrite par David Bowie et Brian Eno en 1977). C’est une chose de choisir de belles pièces pour un film, mais c’en est une autre, comme le fait ici le réalisateur néo-zélandais, de trouver les morceaux qui conviennent parfaitement à l’oeuvre cinématographique et de les placer au moment opportun afin de produire un impact émotionnel maximal.

Un personnage controversé?

Le réalisateur Taika Waititi a tenté de vendre son film pendant plusieurs années à diverses maisons de production. Mais aucune ne désirait s’embarquer dans un projet qui incluait une représentation humoristique d’Adolf Hitler. Waititi s’est cependant entêté, refusant de retirer cet élément du film, qu’il jugeait essentiel. C’est Fox Searchlight Pictures qui a finalement accepté le défi, mais à la condition que ce soit le réalisateur juif qui joue lui-même le rôle du chancelier allemand.

Quelques rares critiques se sont offusqués de cette représentation d’Hitler, affirmant que le leader du mouvement nazi n’était d’aucune façon un sujet possible de blague. C’est cependant à se demander s’ils ont véritablement regardé le film ou s’ils l’ont écouté jusqu’à la fin. Il faut effectivement observer l’évolution du personnage d’un bout à l’autre du long-métrage afin d’apprécier pleinement le message véhiculé par Waititi. Au début du film, Hitler est franchement sympathique. C’est normal car, faut-il le rappeler, ce n’est pas le vrai Hitler, mais l’ami imaginaire de Jojo. Or qui a un ami imaginaire détestable? Il donne courage à Jojo à plusieurs reprises et le confirme dans ses prises de position initiale. Mais son attitude commence à changer à partir du moment où Jojo rencontre la jeune Elsa. Il devient alors sérieux, calculateur et méfiant. Et plus Jojo commence à réaliser que la jeune juive n’est pas le monstre que le mouvement nazi lui avait décrit, plus Hitler devient impatient, voire agressif, à l’endroit du jeune garçon, jusqu’à ce que ce dernier rejette décisivement son ancien ami imaginaire.

Connaître ses ennemis de l’intérieur

En fait, dans ce film, Hitler sert uniquement à illustrer le cheminement intérieur du jeune garçon. Élevé dans un monde dominé par l’idéologie nazie, il vivait sans soucis avec une conception reçue et rassurante de ce qu’étaient les juifs. J’utilise volontairement cette forme impersonnelle ici afin de bien traduire que les juifs dans ce film sont présentés par les nazis davantage comme des créatures hideuses et non comme de véritables êtres humains. Mais l’expérience de la réalité oblige Jojo à quitter cette zone de confort et à se faire sa propre opinion, laquelle n’est aucunement dictée par sa mère. Voyant tomber unes à unes les conceptions inexactes qu’il avait reçues, il commence à comprendre progressivement que ses véritables ennemis ne sont pas les juifs, mais les personnes qui lui ont menti à leur sujet, celles qui sont prêtes à tout pour maintenir leur position de pouvoir et celles qui ne servent en définitive que leurs propres intérêts.

Le film ne porte donc pas sur la connaissance des ennemis de l’extérieur, mais sur ceux de l’intérieur; il ne se concentre pas sur les juifs – Elsa est d’ailleurs le seul personnage juif du film et on n’apprend rien de significatif à leur sujet –, mais sur les nombreux personnages allemands. Certains parmi eux sont bons, d’autres mauvais, et Jojo est appelé à discerner par lui-même lesquels sont lesquels. Il découvre un monde complexe où tout n’est pas nettement départagé dans une binarité rassurante.

En ce sens, le film de Taika Waititi arrive à un moment opportun, dans un contexte politique et social qui se polarise de façon alarmante, où le recours à la réflexion nuancée se fait de plus en plus rare et où on se campe de plus en plus fermement dans des positions arrêtées et réconfortantes. Mais les individus sont complexes, le monde est complexe, la vie est complexe. Avec les paroles du poète Rainer Maria Rilke, la finale du film nous invite, comme le jeune Johannes, à faire face à cette complexité et à continuer d’avancer en embrassant toute sa beauté et toute sa terreur.

2 Comments

  1. merci de votre blog, ce film est excellent et tous vos commentaires décrivent parfaitement le cheminement de ce jeune garçon dans une Allemagne dévastée. Une belle réflexion sur la vie, sur l’autre, sur l’espoir. Bravo

  2. outre le conservatisme catholique, l’église catholique devrait faire de la place pour le cheminement intérieur, la libération des abus, la littérature spirituelle et le développement personnel de la foi.

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