Bowie, équivoque jusqu’au bout

“Something happened on the day he died”

(Quelque chose est arrivé le jour de sa mort)

Ce vers, tiré de la chanson « Blackstar » qui ouvre l’album du même nom, décrit assez bien ce qui advint le jour de la mort de David Bowie. Tout d’abord, la vague habituelle de sympathies, d’hommages et de souvenirs ressassés qui suivent inévitablement le décès d’une personnalité publique. Mais aussi, et presque simultanément, un enthousiasme contagieux à propos de la manière dont l’artiste britannique a orchestré une ultime mise en scène, celle de sa mort, magnifiée par son art, dans le cas présent un album sorti trois jours auparavant. Et plus encore : par une chanson, « Lazarus », dont tant le titre que le vidéoclip laissent croire qu’il s’agit là de son testament, ou du moins le point d’orgue du volet musical du diptyque art/vie ayant largement défini tout un pan de l’existence de David Robert Jones.

Oui, quelque chose est arrivé le 10 janvier 2016, dont on reparlera encore dans bien des années tellement cette disparition sublimée possède un je-ne-sais-quoi de flamboyant.

Depuis quelques jours, la chanson « Lazarus », et son vidéoclip, sont l’objet de toutes les interprétations. Fidèle à son habitude, Bowie, qui fut, en autres, un véritable prince caméléon, a laissé un testament équivoque : le texte de la chanson est cryptique à souhait.

Assurément, il est possible de donner au texte une résonance biblique. La référence à Lazare qui, dans l’évangile selon saint Jean, est réanimé par Jésus, pointe vers une espérance de résurrection. Après tout, la chanson commence par un « I’m in heaven » (Je suis au paradis) d’autant plus éloquent qu’on voit Bowie, à un certain moment du vidéoclip, danser hors de son lit d’agonie. Et puis la chanson s’achève sur un « Oh I’ll be free / Just like that bluebird » suggérant la « liberté aérienne » associée à l’état de ressuscité.

Bref, impossible de passer à côté de l’interprétation chrétienne – d’autant plus que « faire de sa mort un terreau fertile », comme le fait Bowie, c’est très christique. Mais cette interprétation doit être enrichie, sans quoi elle laisse dans l’ombre… le versant ombrageux, justement, du Thin White Duke. À bien des moments, le chanteur laisse des indices qu’il ne laissera pas sa pensée être réduite à des schémas bien propres et bien carrés.

D’abord, soyons bibliques jusqu’au bout : le nom de Lazare n’intervient pas seulement, dans le Nouveau Testament, lorsqu’un ami de Jésus est ramené des morts. Lazare est également la vedette d’une parabole de Jésus, en Luc 16, 19-31. Cette parabole oppose un miséreux, Lazare, qui meurt (« porté par les anges dans le sein d’Abraham »), et un riche qui l’a laissé crevé de faim à sa porte. Quand ce dernier expire, il est envoyé dans les flammes, et supplie Abraham de laisser Lazare venir lui adoucir ses tourments d’abord, puis d’aller avertir ses frères que la justice divine existe bel et bien. Mais les supplications du riche restent vaines : il est désormais trop tard pour s’amender, il fallait vivre comme un juste pendant son existence terrestre.

Bref, au cœur même de l’évangile, celui de Luc, présentant le plus Dieu comme un Père rempli de miséricorde, cette parabole enseigne qu’à terme, il y a une claire séparation entre les bons et les méchants.

Dans Lazarus, Bowie semble réagir contre cet enseignement, en s’identifiant implicitement au riche de la parabole. Ou plutôt: Lazare et le riche: les deux l’habitent et ont participé à circonscrire le drame de sa vie, qu’il veut assumer tout entière:

By the time I got to New York

 I was living like a king

 Then I used up all my money

 I was looking for your ass

(Au temps où je vivais à New York

Je vivais comme un roi

J’ai dépensé tout mon argent

Je recherchais ton cul)

Est-ce parce que devant l’imminence de la mort, Bowie sent qu’il est temps de se confesser ? Non, car il enchaîne ainsi : This way or no way / You know, I’ll be free (Par cette voie ou non / Tu sais, je serai libre)

En d’autres mots, dans le clip qui met en abîme ses derniers jours, Bowie parle bel et bien de sa confiance en une liberté qui lui sera donnée, mais il se garde d’en tirer des leçons sur la manière dont il faut vivre. En chantant ses conflits intérieurs irrésolus (I’m in heaven, mais aussi I’m in danger (je suis en danger)), il se fait le chantre d’une vision de l’existence marquée par l’indécidable, l’infini chatoiement des nuances, le paradoxe, la réversibilité des valeurs, l’étrangeté à soi-même. Une vision essentiellement esthétisante, typiquement postmoderne.

Un autre indice allant en ce sens se retrouve dans la dernière chanson de l’album, « I Can’t Give Everything Away » :

Seeing more and feeling less

Saying no but meaning yes

This is all I ever meant

That’s the message that I sent

 (Voir plus et sentir moins

Dire non mais vouloir dire oui

Voilà ce que j’ai toujours voulu signifier

Voilà le message que j’ai envoyé)

Encore une fois, une référence biblique, cette fois à la parabole des deux fils (Mt 21, 28-32) : celui qui dit « oui » mais qui, finalement, ne fait rien, et celui qui dit d’abord « non » mais qui fait ce que son père lui demande. Bowie se met du côté de second, donc du bon côté. Cependant, c’est encore d’ambiguïté dont il est question: non mais oui. Et s’il y a un testament explicite dans l’album, on peut croire qu’il se trouve le plus clairement formulé ici, dans la dernière chanson, selon les termes mêmes du chanteur (This is all I ever meant / That’s the message that I sent). Ambiguïté de la condition humaine qui nous fait dire non tout en voulant dire oui. Comme si tout jugement sur une vie devait prendre cette donnée fondamentale en considération. Comme si l’art ne pouvait exister sans cette tension des pôles.  Le titre, qui est aussi le refrain, ajoute à la tension oui-non épinglée par Bowie :

I can’t give everything

I can’t give everything

Away

I can’t give everything

Away

 (Je ne peux pas tout abandonner

Je ne peux pas tout laisser

Aller

Je ne peux pas tout laisser

Aller)

Paradoxe, car par cet album, Bowie, d’une certaine façon, s’abandonne bel et bien à la mort en faisant d’elle la matière première de son art. Sans la mort, pas de chant du cygne. Mais ce faisant, il ne laisse pas tout aller, en effet : il ne renonce pas à son personnage, à son art, à sa gloire. Il dit non à la mort comme abandon total, tout en voulant dire oui, car c’est sa mort qui lui permet de s’affirmer comme artiste d’exception une dernière fois – et d’une manière qui restera dans les mémoires: “Something happened on the day he died”

En résumé, même si j’ai toujours trouvé que Bowie avait un sens inné de la gratitude qui ressemble beaucoup à l’ouverture au divin, je résiste à la tentation d’interpréter son dernier opus dans un sens religieux. Certes, il y a du spirituel à trouver dans Blackstar, comme dans toute grande proposition artistique se confrontant aux thèmes de la vie et de la mort. Toutefois, fidèle à ce qu’il a fait durant toute sa vie, David Bowie nous offre, par cette musique conjuguée à sa mort propre, d’abord et avant tout une oeuvre d’art tirant sa force de son caractère équivoque.

 

Image tirée du vidéoclip (crédits: DOP: Crille Forsberg, directeur: Johan Renck, production: Svana Gisla)

3 Comments

  1. Je tiens David Bowie comme un disciple du sociologue français Jean Baudrillard (1929-2007), l’auteur entre autres de Simulacres et simulations (1981). David Robert Jones fut un grand artiste de la société de consommation où le rôle de l’image, de l’apparence, de l’équivoque et de la mystification devient réalité : « l’hyperréalité », selon le mot forgé par Baudrillard. La société de consommation roule sur ce principe : tu es ce que tu achètes. On nous vend du rêve, c’est-à-dire de l’hyperréalité. La religion et la philosophie n’y échappent pas. La mort ? Aussi. On fabrique sa propre mort, et on la met en marché. Grand artiste de l’ « équivoque » ? Non point. De « l’hyperréel », oui.

  2. Le philosophe américain Harry F. Franckfurt, dans On Bullshit, parle plutôt de « baratin »( bullshit ) : « L’un des traits les plus caractéristiques de notre culture est l’omniprésence du baratin.» Le baratin ne prétend pas mentir ou vouloir dire le faux, mais bluffer, truquer. Je dirais donc que David Bowie est un grand maître du baratinage.

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