Ceci n’est pas une chronique sociale

On peut juger de la qualité d’une chronique consacrée aux enjeux sociaux par sa capacité réelle d’interpellation. Le thème peut être pertinent et nous intéresser, mais si l’angle d’attaque est mal choisi, ou l’expression maladroite, l’article nous laisse généralement de glace.

Je ne suis pas prêt à dire que tous les textes de la revue Relations m’inspirent l’envie de changer le monde; mais c’est le cas ici et là, et c’est déjà beaucoup. En conséquence, dans mon cas, c’est une revue dont la lecture est assez lourde, car quand un billet à portée sociale touche juste, la forme d’injustice dénoncée nous roule dans l’esprit, et on peut difficilement s’empêcher de se demander : et moi, comment puis-je contribuer à régler le problème? Une fois par jour, c’est déjà assez confrontant; lorsque cela arrive coup sur coup, article sur article, disons que cela exige une bonne capacité à respirer par le nez et à se chantonner, avec conviction : « Hey Jude, don’t carry the world upon your shoulders ».

Ainsi, dans le numéro de décembre 2015, après des articles bien sentis sur la situation, difficile, au Brésil et au Panama, et juste avant un dossier sur le « choc des civilisations » dans notre monde post-septembre 2001, post-Charlie Hebdo et post-attentas de Paris, le petit billet du cinéaste Bernard Émond, intitulé « Gratitude », est bienvenu : il permet de reprendre sa respiration.

Pas qu’il soit gai, ce billet. Le réalisateur de Contre toute espérance et de Tout ce que tu possèdes n’est guère connu pour adopter un ton folâtre. Et de fait, on y parle de la mort de l’être cher. Mais la lourdeur du deuil est comme dissipé par la lumière d’une invincible confiance en un on-ne-sait-quoi qui ressemble à Dieu.

Émond évoque l’histoire d’amour de l’écrivain français Marc Bernard avec Else Reichmann, emportée par le cancer à 66 ans. Ou plutôt l’histoire de son deuil. L’œuvre de l’écrivain est évidemment hanté par la figure de sa bien-aimée disparue lors des années qui suivent son décès. Mais le plus poignant est le surgissement d’une ouverture au spirituel, l’émergence irrésistible d’une étonnante confiance en l’impossible au fur et à mesure que le deuil et la douleur de la perte font leur œuvre :

« L’absence est insupportable et pourtant, peu à peu, Marc Bernard retrouvera le chemin du monde. Il ne refera pas sa vie au sens où on l’entend généralement. Il ne connaîtra pas d’autre amour, mais en fouillant l’absence, devant le mystère du monde, il découvrira une sorte d’espoir :

 ‘Je me perds dans l’immensité de l’espace et du temps, comme si c’était là seulement que j’aie quelque chance de la retrouver. Plus cet univers est    étrange et plus mon espoir s’affermit, car il me semble que c’est le plus improbable qui a le plus de chances de se réaliser […] En un mot, toutes les   portes me paraissent ouvertes et il n’est au pouvoir de personne de les murer.’ »

Voilà une découverte qui ne change pas le monde environnant, mais qui change l’univers que constitue chaque personne ressentant la perte de l’être aimé comme une injustice insensée.

Image: martin, Grief and Man (2015)

1 Comment

  1. Durant sa fin de vie j’allais voir ma belle-mère presque tous les jours et après la mort de sa fille( l’ainée des enfants) elle m’a dit qu’il était injuste que des parents doivent enterrer leurs enfants. En jasant avec elle j’eus le sentiment qu’elle éprouvait de la gène d’être encore vivante à son âge et que sa fille soit morte. Elle s’es laissé mourir pour ne pas revivre cette peine avec un autre de ses enfants.

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