Vers une dérive individualiste du soin ?

C’est toujours un grand plaisir de recevoir le dernier numéro de la revue jésuite Études : non seulement cette revue de culture contemporaine offre-t-elle un espace de recension de livres plus que généreux – fait devenu rarissime !, mais ses dossiers sont toujours traités avec une intelligence certaine.

Dans le numéro de mai (pardonnez le retard, en partie dû aux vacances et aux délais de transport), Études se penche, entre autres, sur le rôle des religions dans les conflits internationaux et sur la dimension spirituelle de Mai ’68. Cependant, l’article dont j’aimerais ici rendre compte relève plutôt de la bioéthique : « Bioéthique et individualisme », de Pierre Le Coz.

Voici la question qu’il pose : dans tous les domaines, le respect toujours plus grand, depuis la révolution moderne, des droits individuels et du principe d’autonomie du sujet a joué un rôle singulièrement positif. Or, en regard de la situation actuelle dans le monde de la santé, où diverses réformes législatives ont attribué plus de droits (et de choix) aux patients, en est-on arrivé à un point où l’éthique de l’autonomie a atteint ses limites ?

Autrement dit : l’époque du paternalisme de la médecine (et plus largement : des institutions) étant bel et bien derrière nous, ne doit-on pas craindre, à l’inverse, ce qui pourrait devenir une dérive individualiste du soin ?

Le Coz souligne d’emblée que la force culturelle de l’individualisme moderne fait en sorte qu’il n’est pas envisageable – et sans doute pas souhaitable – de remettre en cause le primat de l’autonomie du sujet, et donc de s’opposer frontalement à l’esprit des récentes avancées de la bioéthique. L’histoire du XXe siècle montre bien que « la volonté de contrecarrer la souveraineté subjective débouche sur des catastrophes ».

Cependant, toute vraie pensée éthique implique une juste tension entre divers principes – et non le règne autocratique d’un seul. Ainsi, aussi primordial le principe d’autonomie soit-il, d’autres valeurs l’interrogent et altèrent la manière dont il doit s’appliquer.

L’auteur identifie cinq cas de figure où l’autonomie du patient ne saurait s’imposer sans égards à d’autres valeurs. Les voici, dans les termes mêmes employés par Le Coz.

  • Lorsque le respect absolu de la volonté du patient se solderait par un préjudice manifeste pour sa vie ou sa santé. Le refus de soin a des limites, sans quoi le principe d’aide aux personnes en détresse aurait un cadre d’exercice bien étroit. On peut penser, par exemple, qu’un médecin a le droit, et le devoir, de mettre sous perfusion un gréviste de la faim en détresse physique évidente.
  • Lorsque la revendication du patient entre en contradiction avec l’intérêt d’un tiers ou de la société. Par exemple, si une femme refuse la césarienne, mettant la vie de son enfant en danger, pour des raisons culturelles ou religieuses. Évidemment, dans de pareils cas de figure, il ne faut pas interpréter l’intérêt d’autrui ou de la société de manière trop large.
  • Lorsque la liberté de choix du patient est compromise par un déficit cognitif.
  • Lorsque le privilège accordé à l’autodétermination conduirait à un transfert des responsabilités. Autrement dit : le personnel soignant ne peut pas, au nom de l’autonomie du patient, se dédouaner de son expertise en regard des choix que doit faire ce dernier. La responsabilité doit être partagée.
  • Lorsque la demande du patient revêt un aspect déontologiquement contraignant pour le médecin. En d’autres mots, l’autonomie du patient ne vient pas abolir la conscience et le code d’éthique professionnel du corps soignant.

À terme, on le constate assez aisément par la mention de cas-limites, l’objectif n’est pas de contester le primat de l’autonomie en bioéthique, mais d’accompagner soigneusement ses évolutions afin que la liberté individuelle ne devienne pas idéologie totalitaire – ce qui détacherait le corps médical de l’injonction de soigner pour l’enchaîner aux désirs, voire aux caprices d’un patient devenu client.

Image: I’m NOT eating the jello, Lee (2017)

1 Comment

  1. Convenons que cette analyse est cousue de fil blanc. M. Le Coz devrait avoir le courage de ses opinions et déclarer tout de go qu’il est contre l’aide médicale à mourir. Sachant l’obsolescence sociale des textes sacrés en cette matière, il emprunte de façon pernicieuse la voie de la bioéthique. Ce n’est autre chose que la recherche d’une nouvelle légitimité en drapant ses résistances dans un nouveau discours sur la méthode.

    Par définition, la bioéthique est ce champs de réflexion qui tente de contourner la morale en tentant de se doter d’un argumentaire propre à la pensée rationnelle. Pourtant, morale et éthique partagent le même intérêt pour la conscience, c’est à dire l’étude des limites floues de ce qui peut être permis ou non. Or, la bioéthique est dissensuelle par nature puisque elle ne peut se désincarner de celui qui pense, de ses intérêts, de ses croyances, donc de son arbitraire. Ses conclusions portent ses convictions, articulent son argumentaire en dépit du voile d’objectivité dont il tente pudiquement de se couvrir. Ce qui n’est qu’une nouvelle morale déguisée n’apparait pas par génération spontanée. Elle se développe dans son milieu et en est le reflet. Aussi, brandir la bioéthique comme un discours extérieur et non subjectif apte à juger des situations en marge de l’individu n’est qu’un leurre. C’est à croire que désormais ce sont les apprentis sorciers qui érigent les bûchers.

    Comme pour la morale, la bioéthique s’attarde à des sujets mouvants appelés à se transformer avec le temps. La vérité d’aujourd’hui sera le mensonge de demain selon le principe des révolutions scientifiques et la bioéthique est condamnée à se transformer comme la morale l’a fait au cours des siècles. Parce que la société est un corps vivant dont personne ne peut prévoir la destiné, la bioéthique ne peut offrir de mesures précises des choses, elle ne peut que tenter d’évaluer et de prévoir comme le font les cartomanciennes. D’ailleurs, sa logorrhée ne résume t-elle autre chose que des appréhensions, la crainte du pire, des mises en garde, des appels à la prudence?

    Mais là ne s’arrête pas les choses. La bioéthique n’étant pas ce nouveau continent que le penseur découvre mais bien le fruit de ses réflexions, le bio-éthicien juge davantage qu’il suggère. Malgré la plasticité de ce champs de recherches, jamais n’exprime t-il un doute, toujours des certitudes, une positon à partir de laquelle il est son premier étalon de mesure. La mise en forme de ses idées a pour but premier de conforter ses convictions, pour but second de convaincre qu’il a raison.

    Conséquemment, quelle est la valeur ajoutée par M. Le Coz en inscrivant son article dans l’angle de la bioéthique? Aucune sinon d’avoir campé une vieille pièce de théâtre dans un nouveau décor. Il faut bien comprendre que ce qui est en cause ici est l’idée même de progrès à laquelle l’auteur cherche à mettre un frein en matière de pratique médicale. Pourtant, chercher à contraindre la société dans un espace-temps éthique est la politique du pire. Chercher à restreindre la liberté individuelle en cette matière n’est autre chose que du totalitarisme.

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