Une beauté qui s’ignore

Ce qui est formidable avec l’histoire, c’est qu’elle nous permet d’éclairer le présent, et ce souvent de manière insoupçonnée. En faisant une courte recherche des municipalités du Québec ayant un anniversaire digne d’être célébré cette année (commémorationnite oblige), je fus tout surpris d’apprendre que la ville de La Prairie, située sur la rive sud de Montréal, fêtait, tout comme Boucherville, ses 350 ans. Moins familier avec ce secteur de la Montérégie, j’y ai découvert une très riche histoire qui, malheureusement, est peu connue.

C’est en 1647 que les jésuites obtiennent le terrain qu’occupera La Prairie pour y fonder la première mission iroquoise de la région de Montréal. Connue alors sous le nom de Saint-François-Xavier-des-Prés, la mission fut le théâtre de la courte vie de religieuse de sainte Kateri Tekakwitha, puis déplaça ses activités à Kahnawake en 1717. Mais dès 1684, la construction d’un fort sur le site assura le développement de la paroisse.

Très rapidement (dès 1687), La Prairie est dotée d’une église qui fut construite dans l’actuel arrondissement historique du Vieux-La-Prairie. Pour sa part, la construction de l’église actuelle, appelée La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge, commença en 1840 dans un contexte de fort développement économique pour la municipalité qui, depuis 1836, était reliée à la ville de Saint-Jean-sur-Richelieu par le premier chemin de fer au Canada. Bâtie en pierre et d’une taille monumentale, l’église ne fut cependant pas complétée avant de nombreuses années, notamment à cause de problèmes avec la façade proposée par l’architecte français Pierre Louis Morin.

Celle-ci ne fut complétée qu’en 1855 selon les plans du célèbre Victor Bourgeau qui corrigea ceux de son prédécesseur en y ajoutant toute la décoration intérieure ainsi qu’un clocher. Ce dernier se distingue par sa double lanterne ornée à la manière d’un dôme qui n’est pas sans rappeler le clocher du palais épiscopal du diocèse de Montréal conçu en 1849 par John Ostell, un proche de Bourgeau. L’église La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge se démarque aussi par la présence d’un déambulatoire couvert qui fait le tour du chœur, ce qui est alors peu fréquent au Canada.

Dotée de quelques pièces de mobilier particulièrement anciennes, dont une cloche et un chandelier pascal (qui est une œuvre de Joseph Goguet) datant de l’ancienne église construite en 1705, La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge est un lieu de culte qui se démarque par son riche héritage historique qui met en valeur sa grande beauté. Si on ajoute à cela l’importance du passé religieux de La Prairie (couvent de la Congrégation Notre-Dame dès 1705, sœurs de la Providence en 1846, clercs de Saint-Viateur en 1868), il est presque surprenant que cette municipalité ne fut pas érigée en évêché au courant du 19e siècle aux côtés de plusieurs autres villes du Québec !

On l’oublie trop souvent, mais notre belle province est un cas unique en Amérique du Nord en ce qui a trait à la richesse de son patrimoine religieux. L’implantation ancienne du catholicisme sur son territoire et l’importance prépondérante de l’Église dans l’organisation des services sociaux que sont l’éducation et la santé donne au Québec un visage original dont il faut être fier et qui peut devenir une source d’enrichissement collectif. Mais ce n’est pas en remisant tout ce qui touche de près ou de loin au religieux que l’on y parviendra.

Image : Axel Drainville, Vieux La Prairie (2009).

4 Comments

  1. Vous écrivez: « Ce qui est formidable avec l’histoire, c’est qu’elle nous permet d’éclairer le présent, et ce souvent de manière insoupçonnée. »

    Auriez-vous l’obligeance d’élaborer davantage et d’expliquer en quoi l’histoire de La Prairie éclaire le présent de manière insoupçonnée.

    • Dans ma compréhension des choses, le rapport à l’histoire est un sentiment bien souvent personnel qui se partage difficilement, si bien qu’il peut parfois être ardu de parler de l’Histoire (avec un grand H). Mon commentaire en début de billet est donc le reflet de cette perception de l’histoire et comporte donc, par conséquent, une grande part de subjectivité.

      L’histoire de La Prairie et de l’église La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge, de mon point de vue, est symptomatique de l’indifférence qu’éprouvent nombre de nos compatriotes à l’égard de la religion. Malgré une grande importance au 19e siècle et un intérêt patrimonial indéniable, cette église peine aujourd’hui à rayonner davantage qu’à un niveau local. Toujours à mon avis, il en est de même pour la religion au Québec qui se retrouve, la plupart du temps, cantonnée à un rôle de reliquat du passé, sans égard à sa pertinence et à l’intérêt de son regard sur le monde. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’ignorance et l’indifférence du grand public qui me marquent, et qui me choquent.

  2. Une beauté qu’on ignore plus qu’une beauté qui s’ignore et ce d’autant plus qu’on oublie de prendre le temps de regarder cette évidence discrète comme la vie qu’est la beauté. Un écrivain a dit que la beauté changera le monde.

    Mais qui prends, hier comme maintenant, le temps de regarder cette beauté du monde dans lequel il passe. Aujourd’hui les nez sont pointés sur les panoramas réduits qu’il tient dans sa main tout en répondant à un courriel venu du ciel, les anges, proche parents des oiseaux « tweets » depuis des siècles et les message se perdent, qu’il est en retard à un rendez-vous capital comme la peine en question ? Je ne parle par de la mort mais de la vie.

    Un lieu qui se nomme « la nativité de la vierge » a pignon sur rue a été et est un espace qui a donné à songer à beaucoup et à méditer à une multitude sur la nativité de la vie, la sienne et celle des autres qui une fois la semaine apportaient leurs fardeaux de toutes sortes et les déposaient en disant c’est tout le peu que j’ai.

    Et ce peu qui est lourd, devenait léger comme le vent à la sortie et joyeux comme les carillonnements des cloches promesses des rires du retour à la maison pour le repas du Dimanche ou celui de la Saint-Jean partagé avec les voisins du quartier sans oublier la place réservé au pauvre qui contribue toujours autant et pour beaucoup avec son espérance que nombreux n’ont plus.

  3. Bonjour M. Maltais,

    avant tout, je vous remercie pour votre réponse. D’emblée je me déclare d’accord avec vous à cette différence près que pour moi cette église, en marge de sa beauté et de son histoire, n’est que du bois.et de la pierre. Vous serez d’accord avec moi pour reconnaître que la qualité de la foi ne tient pas à sa matérialité mais loge au niveau du cœur bien avant ces grands vaisseaux construits pour satisfaire l’orgueil d’un certain clergé avant de servir la gloire de Dieu. Cette volonté d’éblouir qui remonte à la contre-réforme ne trouve plus véritablement d’écho chez ceux qui cherche Dieu. Les repères se déplacent vers quelque chose de plus inhibé (si vous me permettez ce mot), de plus étranger à l’éclat, comme un repli sur une spiritualité première qui interroge le croyant. Vous devinez que je ne parle pas de toutes ces manifestations parfois abusives propres au sud mais bien de ceux qui semblent s’éteindre et qui, semblant s’éloigner, ne font que chercher par des chemins de travers des réponses qui les ramèneront au Père (accordez-moi cette manifestation candide d’espérance).

    Être chrétien est un mode de vie avant d’être une pratique religieuse. Pour cela j’ai sorti le Christ de son église et l’ai amené se promené avec moi. Je cherche à vivre ma foi non plus dans le confort du temple, parmi ses ors, sous la courbure brisée de ses ogives, dans la lumière mordorée par les vitraux. Je tente plutôt de relever le défi de l’intégrité en l’autre par des gestes concret en conformité avec l’Évangile. Souvent ce sont des gestes qui exposent au dépouillement, à la maladie, à mes propres limites, autant de réalités qui ne coïncident plus avec les fastes de mon église. Il n’y a pas de plus belle Eucharistie que celle reçue à la chapelle de la Maison du Père entourée des gars.

    Enfin, rappelons-nous qu’églises et croyants ne sont que poussière. Seul Dieu est éternel.

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