Trop discret, le Vatican ?

Si certains faits divers constituent la consécration de l’information insignifiante, d’autres en disent long sur le milieu dans lequel ils se sont produits. C’est ce que nous rappelle un des derniers articles du vaticaniste américain John Allen Jr. sur sa tribune du site Crux.

Voici l’anecdote : il y a quelques jours, un ancien employé du Vatican a exigé de ce dernier une rançon de plus de 100 000$ pour la restitution de deux lettres provenant de la main de Michel-Ange. Même si l’authenticité des documents ne fait pas de doute, le Saint-Siège a refusé de céder au chantage.

Mais le plus intéressant réside dans le fait que la disparition de ces précieuses lettres datait de plus de deux décennies, sans que l’information ait été rendue publique. Autrement dit, outre quelques archivistes et prélats, personne n’était au courant. À moins que mes lectures d’Agatha Christie m’aient induit en erreur, dans un cas de vol comme celui qui nous intéresse ici, il n’entre guère de considérations policières pouvant justifier cette discrétion. Au contraire, pour optimiser les chances de retrouver les lettres, on aurait eu tout avantage à publiciser l’information.

John Allen semble de cet avis, car il tire de cet incident deux conclusions concernant les moeurs vaticanes : son réflexe de garder les mésaventures l’agitant dans le giron de la famille au lieu d’en faire état sur la place publique; et la culture de confiance quasi aveugle qui règne au sein de cette famille peu incline à l’instauration, à l’interne, de protocoles de sécurité ou de contrôle.

Autrement dit : une fois que tu es de la famille, les coffres te sont ouverts, on ne va regarder par-dessus ton épaule (ce qui explique qu’un simple employé ait pu subtiliser un artefact de grande valeur). Mais si tu n’en fais pas partie, eh bien, tu peux toujours courir, tu ne sauras rien.

Il ne faut pas s’étonner : sauf lorsqu’un groupe d’intérêt est une famille dysfonctionnelle (je pense au PQ), il a tendance à s’organiser ainsi, plus ou moins. Le parti communiste soviétique faisait moins dans la confiance à l’interne, c’est vrai; mais grosso modo, il est normal qu’un groupe, et à plus forte raison une institution comme l’Église catholique, délimite le dehors du dedans. Qu’elle n’agisse pas exactement dans la rue comme elle le fait dans l’intimité du foyer familial.

Le problème survient quand les deux traits de caractère se durcissent : à force d’être discret, on peut commencer à dissimuler; et à force de faire confiance avec candeur, on finit par ne pas voir ce qui se passe sous nos yeux et qu’on devrait voir. Bref, tant la discrétion que la confiance envers les membres de la fratrie sont normales, et même vertueuses; mais poussées à l’excès, elles engendrent la corruption.

Si l’on en croit les agissements du pape François, il doit trouver que le Vatican a un peu péché par excès ces derniers temps. En encourageant  les discussions publiques,  en prêchant que l’Église doit être audacieuse au risque de se tromper, en donnant des entrevues non formatées, il s’attaque à la culture du secret – qui a provoqué les abus que l’on sait. En réformant les organes responsables des finances, il rend le fonctionnement interne du Vatican un peu plus rationnel et susceptible de vérification.

Plus encore, François s’attaque à une autre facette du problème : les frontières départageant l’intériorité de l’extériorité de l’Église : trop souvent dans son histoire, l’intérieur, c’était le haut clergé, et l’extérieur, tout le reste du peuple de Dieu. En fustigeant le cléricalisme et les tentations du carriérisme ecclésiastique, le pape réagit contre une Église à deux vitesses. Du point de vue de la discrétion, certes, ça ne changera pas grand chose, car toute information n’est pas du ressort de tous, c’est certain; mais sur d’autres questions liées à la gouvernance, et quand il s’agit de faire confiance aux expériences de foi des croyants de la marge dans la réflexion théologique, un déplacement d’accent est bel  et bien souhaitable.

Ajouter de la transparence à la discrétion. Puis un peu de rigueur à la confiance. Et enfin de la pensée et de l’engagement laïques dans quelques chasses gardées des clercs. À moins de concevoir l’Église comme une forteresse immuable érigée face à l’assaut d’un monde moderne dépravé, on peut difficilement être contre ce processus de rééquilibrage. In medio stat virtus:

« L’égal est intermédiaire entre l’excès et le défaut. (…) J’appelle mesure ce qui ne comporte ni exagération ni défaut. (…) Tout homme averti fuit l’excès et le défaut, recherche la bonne moyenne et lui donne la préférence, moyenne établie non relativement à l’objet mais par rapport à nous. (…) L’excès est une faute et le manque provoque le blâme ; en revanche, la juste moyenne obtient des éloges et le succès, double résultat propre à la vertu. La vertu est donc une sorte de moyenne, puisque le but qu’elle se propose est un équilibre entre deux extrêmes (…)  La tempérance et le courage n’admettent ni excès [l’excès du courage est la témérité] ni défaut [le défaut de courage est la peur], parce que la juste moyenne ici constitue en quelque sorte un point culminant, de même les vices que nous avons cités n’admettent ni moyenne ni excès ni défaut, parce qu’en s’y livrant on commet toujours une faute. En un mot ni l’excès ni le défaut ne comportent de moyenne, non plus que la juste moyenne n’admet ni excès ni défaut.» (Aristote, Éthique à Nicomaque, livre II, chapitre 6)

 Photo: Riccardo Cuppini, Secret Gates

1 Comment

  1. Très bel article. Je n’en savais rien non plus alors que ça aurait dû faire les gros titres… surtout en ce moment de pillage de vestiges sacrés de l’histoire du monde.

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