Trois utopies contemporaines

À l’origine du récent essai du philosophe Francis Wolff, Trois utopies contemporaines (Fayard, 2018), il y a un constat voisin de celui que fait Mathieu Bélisle dans son lumineux Bienvenue au pays de la vie ordinaire : nous sommes englués dans notre quotidien, orphelins de toute transcendance ou de grands projets sociaux vraiment mobilisateurs. Wolff exprime la chose ainsi :

Nous ne croyons plus au salut commun. Ni au salut, ni au commun. Il y a trois raisons à cela, liées entre elles : l’effacement du politique, la méfiance envers le Bien, le règne des droits individuels. Les utopies politiques ont mené au pire. Elles ne nous font plus rêver aux lendemains comme hier, repliés que nous sommes sur notre aujourd’hui et sur nous-mêmes. 

Comment remettre la machine en marche ? Comment réenchanter le monde ? Selon l’auteur, trois utopies parviennent encore à faire rêver nos contemporains : le posthumanisme (ou transhumanisme), l’égalitarisme animaliste (ou l’abolitionnisme) et le cosmopolitisme. Les deux premières sont jugées néfastes, mais la dernière trouve grâce aux yeux de Wolff.

Dans les trois cas, on désire apporter une réponse à un problème majeur : la souffrance et la mortalité humaines; la souffrance animale; la guerre et les inégalités. Jusque-là, comment ne pas être d’accord ? Mais le propre de ces utopies est de vouloir donner une réponse définitive à ces problèmes, ou du moins d’en faire un enjeu absolu, l’étalon à partir duquel tous les autres enjeux sont évalués.

Le posthumanisme ne veut pas seulement s’attaquer à la souffrance et à la mort : il veut carrément affranchir l’humain des frontières naturelles de la vie et de la mort. Ou plutôt l’individu, et en particulier l’individu qui a les moyens de se payer une cure d’immortalité.

L’abolitionnisme, quant à lui, ne veut pas seulement diminuer la souffrance animale dans la mesure du possible : il cherche à abolir les frontières entre les espèces, brouiller les différences de dignité, donner autant de droits au moustique qu’à l’individu humain. Son éthique de la compassion à l’échelle de la biosphère est un égalitarisme devenu fou et finalement hostile à l’humain.

Enfin, le cosmopolitisme ne milite pas uniquement pour un meilleur accueil des étrangers et le respect intégral des droits de la personne à l’échelle planétaire : il vise la suppression des frontières entre les pays dans un contexte de gouvernement mondial assurant une justice globale.

Certes, l’ouvrage n’est ni le premier ni le dernier à déconstruire efficacement les idéologies de notre temps. Mais quand l’on sait à quel point le courant posthumaniste bénéficie d’investissements colossaux, et que même les formes extrêmes de véganisme jouissent de la sympathie spontanée et quelque peu aveugle du grand public, l’exercice, même répété, n’est pas impertinent.

Toutefois, c’est par son appui à l’utopie cosmopolitique que l’essai de Wolff se distingue vraiment. Après les totalitarismes du XXe siècle, comment souhaiter l’instauration d’un gouvernement mondial, qui risquerait fort de tourner à la tyrannie totalitaire assez rapidement (je ne peux m’empêcher de penser à l’Empire, dans Star Wars) ? Comment ne pas voir que derrière l’humanisme que l’on veut imposer à toute la planète, se cachent en fait des motivations et des idéologies inconscientes et faussement universelles ? Comment ne pas craindre pour la sauvegarde de la diversité culturelle ? Et si le jeu politique se joue à l’échelle mondiale, comment ne pas craindre que les individus soient plus dépolitisés que jamais, indifférents à des enjeux sur lesquels ils sentiront qu’ils n’ont pas de prise ?

Wolff répond à ces objections, et à d’autres encore. À terme, pour ma part, je ne suis pas tout à fait convaincu par son argumentaire, qui me paraît pécher par optimisme. Néanmoins, il faut reconnaître que l’auteur n’est pas dupe, et c’est pourquoi il ne qualifie pas son cosmopolitisme de philosophique politique, mais d’utopie politique. Alors, sa vision n’est-elle que rêverie ?

C’est en posant cette question que l’on revient au point de départ, soit notre aboulie contemporaine, notre incapacité à vivre pour plus grand que notre quotidien. Bref, si l’auteur reconnaît que l’utopie tourne facilement à la catastrophe, il estime tout de même qu’il est encore plus mortifère, pour l’humanité, de poursuivre son évolution sans un idéal mobilisateur. Conséquemment, aussi bien dessiner le contour d’un idéal qui soit véritablement humaniste – et c’est dans le cosmopolitisme que Wolff trouve satisfaction.

Image: Utopia04, harasgo, (2010)

1 Comment

  1. La nature a horreur du vide, et la nature humaine a horreur du vide de pouvoir. À plus ou moins long terme, il ne peut y avoir une telle chose que l’absence de projet mobilisateur commun. Ce que nous vivons présentement est une invitation à toutes les prises de pouvoir, à tous les totalitarismes, certains sans doute pire encore que ce que le vingtième siècle a connu.

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