Réflexion (sans prétention) sur la liberté

On entend régulièrement sur la place publique que nous vivons dans un monde de plus en plus complexe. Cette complexité, sans commune mesure avec celle des autres époques, serait causée entre autres par la mondialisation — avec l’accélération des échanges et des déplacements —, mais aussi par le développement extraordinaire des moyens de communication. Et si ce jugement que nous portons sur l’état du monde émanait plutôt d’une conséquence insoupçonnée de la liberté ?

La question n’est pas anodine. Au-delà de la troncature évidente de notre regard sur les périodes passées de l’humanité — causée par le manque de sources ou la difficulté de les interpréter adéquatement —, il est possible de distinguer l’époque contemporaine des autres par la liberté remarquable dont jouissent les individus humains. Bien évidemment, cette dernière varie considérablement selon la région du globe que nous habitons, mais il semble sûr que, collectivement et individuellement, les êtres humains actuels sont plus libres que leurs ancêtres.

Mais de quelle liberté parle-t-on ? Aussi centrale que soit cette valeur dans l’imaginaire occidental, elle reste néanmoins polysémique et sujette à interprétation. On peut la penser négativement (absence de soumission et d’entraves), positivement (capacité de l’individu à exercer sa volonté) ou même relativement (possibilité de faire ce qui ne nuit pas à autrui). Peu importe l’angle que nous prenons, la notion de liberté est intimement liée au concept du droit et amène des réflexions sur la capacité de choisir et de faire, mais aussi sur l’exercice concret de ce pouvoir.

Alors, en quoi la liberté complexifierait-elle notre regard sur le monde ? Tout simplement parce que le concept a été vidé de sa substance et qu’il signifie pour plusieurs la bête capacité de choisir. Exit la notion d’imputabilité, tout comme celle du bon exercice de la liberté. Dans notre société marchande, être libre consiste à pouvoir choisir telle marque d’automobile, tel aliment, tel produit de consommation, etc. L’individualisme est devenu roi et nous sommes de plus en plus d’individus sur cette planète.

Plus encore, la liberté réduite à sa composante individuelle atomise les rapports communautaires et familiaux tout en multipliant les possibilités de conflits ou de mésentente. On parle beaucoup de la liberté des droits individuels, mais ne serait-il pas nécessaire de réfléchir à la liberté de la collectivité ? Cette individualisation de la liberté maintenant omniprésente dans nos rapports sociaux s’apprend dès le plus jeune âge et s’accompagne bien souvent de troubles anxieux chez ceux qui n’arrivent pas à la gérer. Aurions-nous trop de liberté… ou trop de choix futiles ?

Comme tout problème, cette question n’a pas de réponse rapide ou évidente. Néanmoins, il est possible de discerner certaines voies qui pourraient potentiellement permettre d’atténuer les effets pervers de cette surliberté. Devant la surconsommation, ne devrions-nous pas prôner la consommation responsable ? Devant la surprotection des droits individuels, ne devrions-nous pas favoriser l’acceptation des différences dans un cadre commun ? Devant la surresponsabilisation de l’individu et la sous-responsabilisation des entreprises, ne devrions-nous pas valoriser l’entraide collective ?

Devant l’angoisse causée par le surrelativisme, ne devrions-nous pas, simplement, réapprendre à privilégier l’amour avant tout ?

Image : Maze, Duncan (2008)

2 Comments

  1. Merci ,très bonne réflexion sur la liberté,ce que chacun doit en penser et surtout à y réfléchir 🤔

  2. Avant tout, je vous remercie pour ce texte qui se présente alors que les excès d’un seul conduisent sa liberté individuelle à bouleverser le monde. Bref.

    D’entrée de jeu, je refuse à la liberté le statut de concept. La liberté n’est autre chose qu’une idée, essentiellement occidentale, polymorphe par nature, historiquement révolutionnaire et depuis ravalée au rang de marchandise facilement exportable. Le mercantilisme de la liberté en a fait la grande prostituée si bien représentée par cette statue drapée de pourpre et tenant en sa main une coupe d’impudicité. Que de crimes n’a t-on revendiqué en son nom.

    Elle est occidentale dans la mesure où la liberté est un phénomène minoritaire en ce monde. Il ne faut surtout pas se laisser berner par l’apparence des démocraties en pays émergents. Elle ne sont qu’un mirage, un leurre instrumentalisé et corrompu par les plus riches, les rouages de la mondialisation, le FMI, les potentats locaux. En additionnant la Russie, la Chine, le continent Africain, le Moyen-Orient, les dictatures qui persillent le monde, il ne reste que fort peu de terres véritablement libres.

    Mais encore faut-l s’interroger sur ce que vaut cette liberté qui nous est si chère. Depuis 1789 la liberté a été ré-encarcannée par le droit, la morale, les forces policières et… les contraintes extra-économiques. Ainsi, à quoi se résume la liberté des plus pauvres? Que peuvent ceux-là qui sont sous-éduqués (près de 50% d’analphabétisme fonctionnel au Québec), dont la priorité immédiate est de se nourrir ou qui sont réduits à la rue? Quel est leur niveau de participation aux débats publics? L’immobilisme social répond t-il aux vertus de la liberté? Et puis, cette sacro-sainte liberté est-elle aussi immuable qu’on le croit? Demandons-nous pourquoi le législateur a cru impératif d’imposer des chartes pour protéger les plus fondamentales. Peut-être parce que les coups de butoirs ne viennent pas seulement des intérêts des plus riches mais aussi d’une base dont les dérives argumentaires plongent leurs racines dans l’ignorance et le désintérêt de la chose publique.

    Notre monde occidental est fait de lois, de règles, de contraintes qui limitent les libertés individuelles. Nous avons des droits, c’est vrai, mais encore faut-il pouvoir les faire respecter. Un procès en première instance coûte en moyenne $22,000.00. Quels sont les droits véritables d’une famille moyenne que les statistiques disent endettées à 170%? Pour beaucoup nos libertés sont fonction de celles que nous accordent les banquiers. En fait, nous sommes aussi libre que notre chien Fido. ll faudrait se rappeler que parmi les législateurs figurent des gens riches. Avant de voter la prochaine fois, demandons-nous comment un millionnaire pense le bien commun (Trudeau, Legault, etc).

    Certes, il y en aura pour brandir la liberté de presse, le droit d’association ou de manifester. Mais cette presse est écrite par qui et pour qui? Récemment nous apprenions que M. Desmarais exerçait son droit de propriétaire sur la ligne éditoriale de La Presse, Le Devoir ne laisse jamais la parole qu’à des universitaires et que dire du Journal de Montréal qui sombre dans le populisme abêtissant (pensons à certains chroniqueurs). Le droit d’association est en recul à l’échelle de l’Amérique du nord sous les pressions des entreprises (pensons à Walmart). Quant au droit de manifester, il s’inscrit de plus en plus dans le folklore ouvrier, plus personne ne portant attention aux parades de pancartes et de sifflets.

    Rien d’étonnant à ce que nos demi-libertés poussent les citoyens à se dégager de nouveaux espaces et à se replier sur eux-mêmes. Là nait le polymorphisme de la liberté. Au rang d’univers limités, la liberté se confond avec la permissivité, celle de s’autoriser des empiètements sur les libertés des autres. On revendique des droits qui ne sont que des privilèges dont le but premier est d’élargir les champs du consumérisme, ceux des sentiments, des biens, des communications, des sectarismes. Les axiomes s’interchangent et la dignité humaine cède le pas aux manifestations plurielles de la vanité. La liberté d’être se rétrécit à l’échelle du paraitre et du mensonge, celui que nous sommes véritablement libre de nos choix.

    À moins d’être révolutionnaire, la liberté se décante jusqu’à ne plus être qu’un léger dépôt sous la ligne des apparences. Preuve que le bonheur, au sens XVIIIe du terme, ne résulte pas de la liberté mais de l’équilibre auquel on parvient, quelqu’en soit le prix. Après tout, le chinois semblent heureux…

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