Quel ministère pour le pape?

De passage au Québec pour présenter son livre François, seul contre tous, le journaliste suisse Arnaud Bédat dépeint un portrait inquiétant des dangers auxquels fait face le pape depuis son élection : groupes mafieux, grandes multinationales, État islamique, mais aussi plusieurs mécontents au sein de l’Église catholique même. Son enquête confirme ce que plusieurs constataient déjà : François dérange.

Certes, il est vrai qu’il s’est distingué de ses prédécesseurs à plusieurs égards dès son arrivée sur la chaire de Pierre et de Paul : après avoir choisi d’emblée un nom mettant l’accent sur sa préférence pour les pauvres, ce pape écologiste a entamé d’importantes réformes concernant autant l’institution vaticane (décentralisation de l’Église, lutte contre les scandales financiers, etc.) que la pastorale (importance accordée à l’ouverture au monde, présence sur les réseaux sociaux, etc.). Si l’on ajoute à cela un désir accru de faire progresser les dialogues œcuménique et interreligieux, on se retrouve effectivement avec un pape hors du commun auquel personne ne peut être indifférent.

Cependant, au-delà de l’individu, il reste que le rôle même de l’évêque de Rome au sein du christianisme dérange, et ce depuis des siècles ! C’était l’un des éléments qui a mené à la séparation des Églises d’Orient et d’Occident au tournant de l’an mille, ç’a été l’un des facteurs qui ont favorisé le succès de la Réforme protestante dans les années 1500 et ça reste un des obstacles les plus importants dans les discussions œcuméniques actuelles. Encore plus, les dirigeants politiques, toutes époques confondues, n’ont jamais vraiment su quoi faire de ce personnage, à la fois chef spirituel et temporel. Avant de s’appeler François, le cardinal Jorge Bergoglio lui-même aurait déjà déclaré qu’il ne voulait pas être pape !

Comment en sommes-nous arrivés là ? De nos jours, les rôles du pape sont organisés autour de deux axes, soit représenter le centre de l’unité de l’Église catholique, c’est-à-dire être son chef visible à la suite de Pierre et aux côtés du souverain invisible, le Christ, et diriger un état souverain, c’est-à-dire l’État du Vatican. Cependant, la construction du pouvoir de l’évêque de Rome a été un processus de longue haleine qui s’est échelonné sur plusieurs siècles. On lui a d’abord reconnu une primauté d’honneur basée sur l’importance de Rome comme siège apostolique de Pierre et de Paul, mais celle-ci fut doublée assez rapidement d’une primauté en matière de foi et de mœurs qui amenait les évêques, surtout d’Occident, à s’adresser à lui lorsque survenaient des conflits doctrinaux. C’est d’ailleurs cette primauté qui, de fil en aiguille, se développa sous la forme du dogme de l’infaillibilité pontificale (dont la promulgation mena à un autre schisme et au regroupement de plusieurs communautés sous le nom d’Église vieille-catholique).

La troisième primauté traditionnellement reconnue à l’évêque de Rome, soit celle de juridiction (le pouvoir de nommer évêques, abbés et cardinaux notamment), s’est pour sa part développée main dans la main avec l’affermissement de son pouvoir temporel. C’est elle qui fonde la mainmise du pape sur toutes les Églises et qui cause le plus de tracas chez tous les chrétiens sauf les catholiques. Cette opposition des autres confessions à la primauté de juridiction peut peut-être expliquer en partie pourquoi le catholicisme en a fait l’une des principales pierres d’assises de sa doctrine. Donc, historiquement, le rôle du pape de représenter le centre de l’unité de l’Église a plutôt contribué à sa… division !

Alors, maintenant, que faut-il donc faire avec la papauté ? Si les réformes de François abordent des éléments liés à la doctrine, il semble cependant évident que le cœur de celles-ci, ou du moins le cœur du mécontentement qu’elles génèrent, touchent à des questions de juridiction. Le pape veut provoquer des changements dans les rapports de force au sein de l’Église en donnant plus de places à toutes sortes de « marges » (femmes, laïcs, pays du Sud, etc.), au détriment de pouvoirs établis depuis longtemps. Mais parviendra-t-il à imposer des changements durables dans cette institution millénaire ? Et son humilité l’amènera-t-elle à aborder de front l’épineuse question des rôles de l’évêque de Rome au sein du catholicisme ? Du christianisme ? Du monde ?

Ce qu’il y a de bon avec la réalité, c’est que parfois, elle dépasse la fiction.

Image : Chris Barrows, St. Francis of Assisi Statue (2013)

4 Comments

  1. Le Vatican me fait penser à un état avec ses fonctionnaires bien enracinés dans leur routine et farouchement opposé à tout changement à la condition sine qua non que cela n’affectera pas leur manière de fonctionner. Le moindre changement devient une guerre sans merci. J’aime les idées du Pape et je lui souhaite courage et longévidité pour parvenir à faire des changements. J’avoue que c’est une façon simpliste de voir les chose, mais oh combien réaliste !

  2. Excellent article qui se termine avec des ??? l’ES est à l’œuvre dans son Église, je lui fais confiance ….

  3. L’institution de la papauté dans sa forme actuelle s’est disqualifié à trois reprises dans l’histoire: lors de l’appel de Clermont (1095), sous l’incroyable corruption des papes de la Renaissance et lors de la promulgation du dogme de l’infaillibilité papale (1870). Pragmatisme, veulerie et arrogance sont le trois piliers de cette trinité de la chute qui ont fait basculer tant d’hommes et le trône de Saint-Pierre jusque dans la boue. Que François tente de javelliser le Vatican à l’eau de l’humilité ne peut que faire grincer toutes ces vieilles mécaniques coincées dans la crasse des siècles, celles des mauvaises habitudes, des intérêts, de la permissivité. En défense, cette machine infernale tentera de le broyer à défaut de changer et plusieurs doivent se surprendre à rêver d’une nouvelle élection qui ferait table rase de leur erreur précédente.

    « Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. » (Apocalypse 3:17-18)

    Bref.

  4. Une image vaut mille mots dit-on. Vous coiffez votre article d’une question. Pour moi la dite photo souffle une réponse.
    Le saint écoute l’oiseau, le chant de l’oiseau. L’oiseau s’est posé sur l’épaule du saint. L’oiseau écoute les silences du saint qui lui a prêté son épaule. Le temps des apprivoisements tant de l’un que de l’autre, de l’un par l’autre est long et lent en regard de nos impatiences.
    L’amour se dit par les murmures des regards pour le peu que j’en sais. Ni l’un ni l’autre ne sont liés par les doctrines et les dogmes. Ils ne s’apprennent rien et s’enseignent l’essentiel. Ils sont l’un et l’autre reliés par la vie et par la mort.
    Le sculpteur a sculpté une parcelle d’éternité, un fragment d’action de grâce. C’est peu me direz-vous mais de ce peu nait du possible et même de l’impossible quand on y songe et on y croit, c’est ce qu’on appelle l’espoir et la bonne volonté.

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