Quand le célibat s’impose

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

Les autorités ecclésiales, à commencer par le pape François, s’intéressent beaucoup à la famille, à juste raison. Celle-ci, en effet, constitue un milieu privilégié de développement social et d’éducation de la foi. Ces mêmes autorités accordent aussi beaucoup d’attention à la vie de couple, celle-ci étant traditionnellement le fondement même de la famille. Or elles sont à peu près silencieuses en ce qui concerne le célibat. Bien sûr, les personnes consacrées, celles qui ont opté pour une vie sans union conjugale, reçoivent un «traitement de faveur». Mais pour celles dont le célibat n’est pas choisi, l’Église ne semble pas trop savoir sur quel pied danser. Pas plus que la société en général d’ailleurs.

C’est cette question qu’aborde de front Claire Lesegretain, journaliste au quotidien La Croix et grand reporteur au service religion, dans le no 8 des Documents épiscopat (Célibats, célibataires; quelles perspectives en Église?) publiés par le Secrétariat général de la Conférence des évêques de France. Ce sujet la préoccupe depuis plusieurs années comme en fait foi son livre Être ou ne pas être célibataire (Éditions Saint-Paul, 1998).

L’auteure décrit en introduction ce qu’elle appelle «la galaxie des célibataires chrétiens», avec notamment des statistiques qui tendent à démontrer un accroissement de la proportion des personnes qui vivent seules. Les chiffres et les données sociales reflètent essentiellement la réalité en France et en Europe, mais on peut soupçonner que la situation est similaire chez nous. Après ce tour d’horizon, les trois parties suivantes du document s’attardent à autant d’attitudes possibles et fréquentes chez les célibataires en général, et plus spécifiquement chez ceux de foi chrétienne. En lien avec ces attitudes, l’auteure propose des pistes de recherche et des voies d’avenir.

Ainsi, dans la première partie par exemple, elle expose comme élément d’analyse quelques frustrations sur les plans affectif et sexuel : «Il est fréquent d’entendre, lors d’émissions de télévision, des personnes […] revendiquer l’accès au plaisir, à la vie de couple, à l’enfant, etc., comme si chacune de ces composantes était devenue un en-soi et faisait naître un droit inconditionnel. Ces revendications, parfois relayées par le milieu de travail ou l’entourage, rendent douloureuse l’absence de partenaire et d’enfant pour les célibataires chrétiens, sincèrement attachés à l’idée de fonder un couple solide.» (p. 14)

À ce malaise éprouvé souvent dans l’ombre, l’auteure propose comme piste de recherche de parler davantage du corps : «Le ressentiment des célibataires laïcs […] n’est pas uniquement lié au célibat mais sans doute aussi à une certaine vision anthropologique contemporaine. Car le célibat continent pose un questionnement anthropologique : à quoi bon être différencié homme/femme s’il n’y a pas de rencontre sexuelle possible? Que faire de son corps sexué s’il ne peut pas être fécond? Quel sens ce corps a-t-il en lui-même, hors de la transmission de la vie de génération en génération? Autant de questions qui obligent à parler du corps. Non pour en faire un ennemi à dompter, en revenant à un puritanisme étroit […], mais pour témoigner d’une saine liberté à son égard, en lui donnant toute sa place et rien que sa place.» (p. 16)

Les deux autres parties du documents sont structurées de la même façon : description de quelques malaises ou incompréhension vécus par les célibataires, suivie de pistes de recherche, qui constituent aussi, bien souvent, des voies de solution.

Personnellement, je suis marié avec la même femme depuis plus de trente ans et père de famille. J’entre donc parfaitement dans le «public-cible» des instances ecclésiales sur le plan notamment de la pastorale familiale et du mariage. J’ignore donc comment une personne vivant un célibat «imposé» accueillera les analyses, réflexions et propositions de Claire Lesegretain. Je peux cependant affirmer que la lecture de son document m’a ouvert les yeux sur une réalité dont j’avais conscience, mais sur laquelle ma vue n’était que partielle. Son propos est d’une grande actualité et d’une pertinence indéniable sur un sujet que je ne qualifierais peut-être pas de tabou en Église mais tout au moins de mal-aimé ou trop peu abordé. Toute personne engagée en pastorale aurait intérêt à le parcourir, ne serait-ce que pour mieux saisir la situation d’une large proportion de chrétiens et chrétiennes qui ne demandent pas mieux que d’occuper une place mieux définie et significative au sein du peuple de Dieu.

Image: Maykel Stone, Lonely (2013)

1 Comment

  1. Dans le regard du religieux, le célibataire est cet électron libre qui évolue en marge des bonnes mœurs. Il est sujet à caution et selon l’exiguïté du regard de son juge, il est considéré sur une échelle allant du noceur au pervers. Jamais n’ai-je entendu vanter les vertus d’un célibataire sinon celles d’un vieillard cauteleux ou d’une dévote chagrinée par une mantille ou des noirceurs de tissus qui en font une perpétuelle veuve. Pour beaucoup. vivre seul, c’est exister en-deça du regard de l’autre, de ce pare-feu contre le vice, en marge de toute contenance propre aux gens respectables que procure le couple.

    Bien entendu, en tant qu’enfant de Dieu, le problème au sein de cette équation est moins le Père que son prochain, celui-là même qui cherche à prémunir son mariage de toute ingérence malheureuse. C’est un calcule simple, pour ne pas dire primaire qui nous ramène aussi loin que les profondeurs du Rift où mâles et femelles protègent leurs exclusivités sexuelles. Le célibataire y était et demeure embêtant, comme la mouche du coche, toujours à tourner sans vraiment menacer mais à faire sentir un inconfort, comme une présence indésirable. On en viendrait presque aux coups par moment. Mme Lesegretain devrait aussi enquêter dans les bars.

    Après tout, « il faut bien que le corps exulte » (Jacques Brel). Et nous voici de nouveau confrontés à cette préoccupation historique de l’Église, une fascination qui structure toute sa morale, la sexualité. Que devons-nous penser de tous ces hommes qui, par-delà les siècles, se sont voué au célibat le plus rêche (sans être naïf non plus) en tentant de contraindre leur nature propre, de taire ce cri intérieur qui hurle à la reproduction. Au fait, à contrefaire la sainteté, n’y a t-il pas danger de parfaire la bête? À combien d’exactions auront conduit moines et prêtres inversés par ces velléités de pureté? Combien de cilices, combien de fouets, combien de complicités? Il ne s’agit pas ici d’une dénonciation mais d’un simple constat. Qui sont-ils pour juger? À regarder la paille dans l’œil de leurs frères…

    Or, le célibat est un phénomène croissant dans nos sociétés occidentales, il devient un choix, une réalité qui excède de loin les célibataires souffreteux et isolés que décrit Mme Lesegretain. Nous constatons que la nature des rapports économiques se reporte sur nos rapports sociaux alors que tout tend à s’atomiser, s’individualiser jusqu’à ne plus être que poussière. Aussi comprenez-vous mon désaccord lorsque je lis « …une large proportion de chrétiens et chrétiennes qui ne demandent pas mieux que d’occuper une place mieux définie et significative au sein du peuple de Dieu. »
    Ce n’est pas à l’Homme de définir la place de son prochain dans la création, c’est là prérogative de Dieu. Quant à sa signification, c’est la nature même du phénomène qui engendre progressivement la redéfinition du célibat des prêtres, le recadre dans plus large et le situe à l’échelle de l’humanité. Le célibat, laïcs ou consacrés, ne fait qu’un. Seules ses prétentions diffèrent. Tous et toutes partagent les mêmes difficultés, les mêmes souffrances et les mêmes joies, la même liberté.

Laisser un commentaire