Pie XII: pape noir ou pape de la paix ?

Pie XII: pape noir, ou pape de la paix ? Posée ainsi, évidemment, la question de l’attitude d’Eugenio Pacelli durant la Seconde Guerre mondiale est lourdement polémique. L’ouvrage Pie XII après Pie XII. Histoire d’une controverse (EHESS, 2015), de  Muriel Guittat-Naudin, tente de s’élever au-delà de la guerre de tranchées entre défenseurs et accusateurs pour décrire et analyser les hostilités.

D’abord acclamé après la guerre, Pie XII voit son image se fissurer quelques années après sa mort lorsque la pièce Le Vicaire, de  Rolf Hochhuth, est montée en 1963. Plus largement, à mesure que la mémoire de la Shoah devient non seulement le pôle identitaire par excellence du judaïsme, mais aussi une des sources vives auxquelles vient s’abreuver la conscience occidentale du XXe siècle finissant et du XXIe siècle, les agissements – ou les silences – du souverain  pontife sont perçus différemment.

Pie XII a-t-il bien fait de garder un silence relatif sur le génocide pendant qu’il se perpétrait ? Aurait-il dû dénoncer haut et fort non seulement le nazisme, mais aussi l’antisémitisme tournant à la boucherie, au risque d’aggraver le sort des catholiques sous domination allemande et de réduire ses moyens de sauvegarder les juifs transitant par Rome ? Sa réserve était-elle conditionnée par sa germanophilie, ou encore par une hystérie anticommuniste ? Après le conflit, pourquoi n’a-t-il pas condamné en termes clairs l’antijudaïsme prenant en partie sa source dans une certaine théologie catholique ?

L’auteure retrace l’histoire de ces questions, et de bien d’autres, en étant attentive aux contextes historiques successifs. Elle montre bien que l’on a tendance à juger, aujourd’hui, le pontificat de Pie XII de manière anachronique, car depuis, la fonction pontificale a changé de couleur. Par exemple, comme ses prédécesseurs, Pie XII se percevait comme le « chef des catholiques », alors que désormais, le pape joue aussi le rôle d’autorité morale universelle. On attend donc de lui, en comparaison du passé, plus de prophétisme et moins de prudente  gouvernance. Ainsi, l’option diplomatique de Pie XII nous paraît plus facilement inadéquate… du moins pour tous ceux et celles qui interprètent Vatican II comme un concile d’ouverture sur le monde.

Le dialogue interreligieux, et en particulier le dialogue juifs-chrétiens, a énormément évolué également : le Oremus et pro perfidis Judaeis, exorde d’une oraison prononcée le Vendredi saint à propos des « Juifs infidèles » (mais qui était parfois traduit, dans un contexte d’antisémitisme, par « Juifs perfides »), écorcherait nos oreilles aujourd’hui. Pie XII n’aurait jamais pensé, comme la quasi-totalité des gens de son époque, à qualifier les juifs de « frères aînés des chrétiens », comme l’a fait Jean-Paul II.

Naviguant entre les plaidoyers naïfs et bornés des partisans de Pie XII et les réquisitoires de mauvaise foi de ses pourfendeurs, Muriel Guittat-Naudin accouche d’une enquête historique rigoureuse qui se lit presque comme un roman d’aventure. Dans une polémique où pleuvent les jugements de valeur, elle sait mettre en lumière, au milieu du déchaînement des passions, les positions les plus nuancées, qui s’abstiennent de tomber dans la morale. Bref, extrêmement intéressant pour se faire une tête sur la question, et comprendre l’évolution du catholicisme au XXe siècle.

Image: Seb, Pius XII (2008)

2 Comments

Laisser un commentaire