Patrimoine d’exception – Église Notre-Dame-de-la-Défense

Jusqu’où doit-on aller pour rendre le passé politiquement correct ? Cette question est loin d’être innocente. En effet, de nombreuses œuvres artistiques ou commémoratives ont fait l’objet de controverses dans l’actualité des dernières années, que ce soit lors du déboulonnage de la statue du général sudiste Robert Edward Lee ou, plus près de chez nous, en réaction à l’utilisation du nom du premier premier ministre canadien, John A. Macdonald. Dans les deux cas, l’enjeu ici concerne le symbolisme lié aux accomplissements d’un personnage historique complexe. Cependant, saviez-vous qu’une controverse du genre a eu lieu dans les années 1940 à propos d’une figure alors très contemporaine ?

Avec le titre de ce billet, vous vous en doutez sûrement, cette histoire concerne une église, et pas n’importe laquelle. En effet, l’église Notre-Dame-de-la-Défense, désignée lieu historique national du Canada, est reconnue comme la plus ancienne église du Canada construite pour les besoins spécifiques de la communauté italienne. Plus encore, située au cœur de la Petite Italie, elle fait partie, aux côtés du marché Jean-Talon, des lieux symboliques de cette communauté.

La paroisse Notre-Dame-de-la-Défense, créée en 1910 pour offrir le service religieux en italien aux immigrants qui se sont établis à Montréal depuis les années 1890, a vite eu besoin d’une plus grande église que le petit édifice qu’elle occupait et qui servait aussi d’école et de salle communautaire. La construction de la nouvelle bâtisse, commencée en 1918, a été exécutée rapidement, si bien que l’église a été inaugurée dès 1919.

À plusieurs égards, Notre-Dame-de-la-Défense a été conçue presque exclusivement par le célèbre artiste Guido Nincheri, arrivé d’Italie en 1915. C’est lui qui dessina les plans du bâtiment et qui conçut l’ensemble du décor intérieur, autant la décoration murale que les vitraux et le mobilier. L’exécution de ce plan d’ensemble eut lieu pendant plus de 40 ans et ne se termina qu’en 1964.

L’architecture de l’église Notre-Dame-de-la-Défense se distingue par une adaptation locale du style néo-roman italien et l’utilisation du plan en croix grecque, laquelle présente trois façades presque identiques, exception faite des bas-reliefs, des tympans, des portes et des rosaces. Le fini extérieur en brique donne une apparence relativement simple au bâtiment flanqué, de part et d’autre de sa façade principale, d’un monument commémoratif aux victimes de guerres.

Ce qui fit la renommée de cette église et qui provoqua la controverse est la grande fresque située dans l’abside. Réalisée en 1933 au moyen de la technique traditionnelle de la fresque sur enduit humide, la murale représente la signature des accords du Latran en 1929 qui reconnaissent la souveraineté du pape sur l’État de la Cité du Vatican. Œuvre éminemment contextualisée, on y trouve, en plus de plusieurs personnages bibliques, des figures contemporaines comme le pape Pie XI, l’archevêque de Québec de l’époque, Guido Nincheri et ses fils, mais aussi le premier ministre italien de l’époque, le fasciste Benito Mussolini.

Encore de nos jours, la responsabilité de la présence du Duce sur cette fresque n’est pas tout à fait établie. Concrètement, cette représentation eut comme conséquence directe pour Nincheri de passer trois mois en prison en 1940 sous l’accusation d’entretenir des sympathies envers le régime fasciste. Cependant, Nincheri a toujours argué que le personnage controversé avait été ajouté à la demande des responsables de la paroisse et il fut innocenté grâce à des dessins préliminaires.

En rétrospective, croyez-vous qu’il faut dénoncer pour autant la représentation de Benito Mussolini sur cette fresque qui fait partie d’un ensemble plus vaste d’une grande qualité artistique ? Si l’on s’en tient au souci de l’exactitude historique, sa présence est assurément justifiée et ne peut être remise en question. Est-ce la faute de la communauté italienne de Montréal si elle s’est dotée de cette magnifique église à une époque trouble dans leur pays d’origine ?

Appel à tous : N’hésitez pas à m’écrire au simon.maltais@novalis.ca afin de me suggérer d’autres lieux exceptionnels du patrimoine religieux québécois ou canadien.

Source : Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ), Inventaire des lieux de culte du Québec (2003)

Image : Église Notre-Dame-de-la-Défense, Sandra Cohen-Rose and Colin Rose (2009)

1 Comment

  1. C’est connu, l’Homme aime bien se réécrire, longue partition qui se décline en variations infinies sur un thème unique, celui de la mauvaise foi, de la révision, celui qui javellise et javellise encore selon la rectitude du moment à l’Instigation de milliers de nouveaux Tartuffes qui tentent de cacher ce sein qu’ils ne sauraient voir et ce pour autant de raisons nouvelles. Seulement voilà, si chercher à additionner un sens nouveau en soustrayant un sens ancien peut conforter une image contemporaine de soi, elle conduit à nier l’histoire. Le révisionnisme est précisément cette lecture rétrospective qui, selon des valeurs contemporaines, déboulonne des événements qui trouvent leur pertinence dans leur historicité propres et non la nôtre. Éminemment moralisateurs, ses choix n’ont de sens que par rapport à certains débats. Sinon, qu’attendons-nous pour retirer le buste de Louis XIV sur la Place Royale, cet écraseur des peuples ou la statut de Duplessis devant l’Assemblée Nationale, ce manipulateur de la grande noirceur? Mais je reviens à l’église Notre-Dame-de-la-Défense.

    Ce qui me choque de prime abord, c’est le représentation de Nincheri et ses fils dans sa fresque, comme Michel-Ange s’est représenté dans son Jugement dernier en guise de signature. La référence est évidente et prétentieuse, le premier mimant la gloire du second. Mais le parallèle avec ce chef d’œuvre de la Renaissance ne s’arrête pas à ce point d’orgueil. Avec le recul, nous voici contraint aujourd’hui de se regarder déshabiller l’un comme autrefois on tentait d’habiller l’autre, la rectitude politique espérant effacer le Duce alors qu’à l’époque la rectitude morale a recouvert la nudité peinte par Michel-Ange. À cinq siècles de distance, les réflexes sont les mêmes, prouvant un archétype au cœur même du comportement humain, celui précisément de se corriger encore et toujours. Difficile d’échapper à ce que nous sommes.

    Mais regarder vers l’arrière est beaucoup plus facile que se regarder maintenant. Face à un président aux pratiques mafieuses et vaguement fascisantes, un président qui menace de paralyser l’état fédéral à partir de janvier à moins d’obtenir les fonds pour son mur et ce en dépit des règles de droits, un président dont la base électorale se maintien à près de 40%, comment mesurera t-on la distance entre le regard politique de maintenant et le regard moralisateur de demain? Demandera t-on le changement du nom de la Trump Tower?

    Ce renversement des cavaliers, ces pots de peinture lancé aux hommes en cape et épée posent la question de la légitimité de la mémoire, c’est à dire de la légitimité de l’oublie collectif. Or, l’effacement n’est autre autre chose que de la censure. Tout mérite la mémoire, le meilleur et le pire contribuant aux progrès du monde.

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