Ne pleurez pas Notre-Dame-de-Fatima

Notre-Dame-de-Fatima n’est plus. Cette église de l’arrondissement de Jonquière de la ville de Saguenay a fait régulièrement les manchettes dans les journaux régionaux depuis sa fermeture au culte en 2004, mais ce n’est qu’à la fin janvier 2017 que les travaux de démolition du bâtiment ont commencé. Une bien longue agonie pour un monument qui ne laissait personne indifférent.

Dans ce billet, je n’ai pas l’intention de tomber dans la nostalgie ou de faire le procès de quiconque. Évidemment, le destin tragique de Notre-Dame-de-Fatima me chagrine, car j’entretenais un lien particulier avec cette église depuis plusieurs années. Mais la question du patrimoine est d’une grande complexité qui implique des acteurs multiples et éminemment humains, si bien que ce n’est pas en ayant une attitude belligérante que l’on parviendra à trouver une solution viable pour la survie de tous ces trésors qui jonchent le Québec. Non, je souhaiterais plutôt vous faire le récit de ce lien que j’entretenais avec cette église et ajouter ainsi ma modeste pierre au vaste patrimoine immatériel qui la compose.

J’ai connu l’église Notre-Dame-de-Fatima en 2010 alors que j’étais assistant de recherche à l’Université de Montréal. Je travaillais à ce moment-là avec Solange Lefebvre, professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions, à l’élaboration d’un cours en ligne sur le patrimoine religieux québécois. Féru d’histoire ancienne et médiévale, ce contrat était pour moi l’occasion de diversifier ma palette de talents, mais aussi d’assouvir une passion que j’entretiens depuis un très jeune âge pour les églises et leur architecture. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré pour la première fois Notre-Dame-de-Fatima la mal-aimée.

La mal-aimée, car depuis sa construction en 1962, cette église n’a jamais fait l’unanimité. Digne représentante d’un courant mineur de l’architecture religieuse nord-américaine connu sous le nom d’« églises blanches du Saguenay », on a autant salué Notre-Dame-de-Fatima comme étant une œuvre exemplaire qu’on l’a considérée comme une atteinte au bon goût et une tache dans le paysage urbain. Il est vrai que son apparence détonne grandement des modèles ecclésiaux plus traditionnels au Québec, avec son plan rond, son intérieur dépouillé ainsi que sa composition en béton. Inspirée par la collégialité et la nouvelle sensibilité ecclésiale développées lors du concile Vatican II, elle tire toute sa force du symbolisme de ses formes qui alimente et libère la réflexion de ceux qui se trouvent entre ses murs.

Mon premier contact avec Notre-Dame-de-Fatima n’a pas été particulièrement positif. J’étais non seulement rebuté par son apparence générale, si différente des standards habituels, mais je me sentais aussi un peu trahi, car malgré mes voyages saisonniers au Saguenay (mes parents viennent de la région et la plus grande partie de ma famille étendue y réside encore), je n’en avais encore jamais entendu parler.

Mais rapidement, je me suis pris d’affection pour cette mal-aimée qui n’était pas encore devenue l’illustration parfaite du danger que représentent les intérêts divergents et opposés pour la préservation de notre patrimoine ecclésial. Son histoire n’est, malheureusement, pas exceptionnelle : avec la baisse de la fréquentation dominicale, le diocèse de Chicoutimi décida en 2003 de fusionner trois paroisses de Jonquière pour concentrer leurs ressources. La nouvelle paroisse, maintenant dotée de trois églises, fit le choix d’en fermer deux, faute de moyens pour les entretenir. Le couperet s’abattit donc sur Notre-Dame-de-Fatima qui fut vendue dès 2006.

Pour les besoins du cours en ligne, j’ai donc été amené à m’intéresser de près au sort de cette église. Et son histoire après sa vente est digne d’un téléroman rocambolesque dont je vous épargnerai les détails. Je me contenterai de dire qu’à chaque fois que je retravaillais le matériel du cours, je prenais des nouvelles de Notre-Dame-de-Fatima et passais de l’espoir de sa conservation (elle fut pendant un temps cité site patrimonial par la ville de Saguenay) à la crainte de sa démolition. Jamais je ne m’étais autant passionné pour le sort d’une église, même celle de ma paroisse !

Malheureusement, comme vous le savez maintenant, toute cette valse-hésitation de la part des autorités municipales et diocésaines a abouti à la démolition de cette église hors du commun. Ne pleurons pas le sort de Notre-Dame-de-Fatima, car elle subsiste dans des milliers de souvenirs comme les miens. J’espère au moins vous avoir encouragé à découvrir et profiter des formidables églises qui parsèment le Québec. Pour ma part, mon seul regret est de ne pas avoir eu la chance de la visiter en personne.

Image : Yannick Gagnon, Church Église de Notre-Dame-de-Fatima (2015)

9 Comments

  1. Je ne suivrai pas votre conseil. Je pleurerai longtemps la disparition de Notre-Dame de Fatima. Je ne suis pas familier avec tous les méandres qui ont mené à sa démolition mais je trouve inacceptable que l’on fasse disparaître un monument d’une telle originalité, inspiré des premières constructions humaines qui ont fleuri sur cette terre et témoin des fantastiques évolutions qui prenaient place au sein de l’Église catholique québécoise au début des années 60. Je ne suis pas nostalgique. Je suis en colère contre tous ceux qui, par manque de vision doublé d’un manque de courage, laissent se perdre dans les débris de leurs molles convictions les plus beaux joyaux de l’architecture moderne au Québec. Que l’on s’émeuve de la disparition d’un crucifix dans un hôpital en même temps qu’on ne lève pas le petit doigt pour préserver un tel édifice en dit long sur la sorte d’attachement que l’on a pour notre histoire. Vous qui connaissez bien la valeur de ce monument je ne comprends pas que vous refusiez de faire le procès de tous ceux qui l’ont laissé tomber. Par des reproches trop doux, n’encouragez-vous pas tout le monde à continuer sur cette voie de l’abandon tranquille de nos trésors architecturaux, ceux qui racontent l’histoire du Québec. Une condamnation de votre part pourrait peut-être faire réfléchir les prochains démolisseurs qui attendent au coin la belle occasion fournie par la prochaine église qu’on aura graduellement laissé se détériorer.

    • Bonjour monsieur Albert !

      Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier pour votre commentaire très pertinent. Je crois comprendre que votre relation à Notre-Dame-de-Fatima est toute autre que la mienne et votre colère à l’encontre de l’inaction, du manque de vision et de courage est tout à fait juste.

      Malheureusement, la préservation du patrimoine est une affaire très complexe. La Loi sur le patrimoine culturel, mise à jour en 2012 (en remplacement de la Loi sur les biens culturels de 1972), a permis de grandes avancées en matière de protection du patrimoine immatériel et des paysages culturels patrimoniaux tout en confiant davantage de pouvoirs aux municipalités pour la préservation. Cependant, les processus de protection du patrimoine sont éminemment réactifs, c’est-à-dire qu’ils nécessitent qu’il y ait une volonté locale de les mettre en œuvre pour qu’ils s’enclenchent, plutôt que proactifs. De plus, on recommande d’avoir une certaine « distance historique » (généralement, entre 25 et 40 ans) avant d’être en mesure de dire qu’un bien est considéré comme patrimonial. Enfin, les ressources allouées par le gouvernement à cette protection sont, sans surprise, bien insuffisantes pour les besoins réels en la matière.

      Dans le cas de Notre-Dame-de-Fatima, ce sont les va-et-vient entre la ville de Saguenay et les différents propriétaires (l’église a changé de main 3 fois depuis sa fermeture initiale) ainsi que la valse d’hésitations de la ville sur le statut du bâtiment et sur les projets de reconversion proposés qui ont été déterminants. De plus, l’ambiguïté de la population locale (qui n’était pas unanime quant à l’intérêt de le préserver) n’a pas pu forcer la ville à s’investir davantage dans le dossier.

      La préservation du patrimoine est un travail collectif dans lequel tous les acteurs doivent s’impliquer, surtout les communautés locales et les autorités municipales et gouvernementales. On peut dénoncer l’inaction ainsi que le manque de vision et de courage, mais je pense que c’est principalement par la sensibilisation et l’éducation de tous que l’on arrivera à protéger notre patrimoine.

      Merci encore pour votre commentaire et au plaisir de vous lire à nouveau dans le futur !

      • Bonjour M. Maltais,

        Merci pour ces explications qui éclairent le sujet. Vous mettez le doigt sur le problème: que l’on ait si peu d’intérêt, même au niveau local, pour les plus beaux joyaux de son histoire religieuse ou même de son histoire tout court. Je regretterai toujours la disparition de ND de Fatima, lieu où, dans ma lointaine tendre jeunesse, j’avais vécu une expérience très positive.

        Cordialement.

        Ronald Albert.

  2. Bonjour M. Maltais,

    Vous écrivez: « Mon premier contact avec Notre-Dame-de-Fatima n’a pas été particulièrement positif. » puis « Mais rapidement, je me suis pris d’affection pour cette mal-aimée » pour clore avec ce formidable aveu  » Pour ma part, mon seul regret est de ne pas avoir eu la chance de la visiter en personne. »

    Si je comprends bien, votre rapport à cet église est essentiellement intellectuel, comme ces gens qui tombent en amour sans jamais se rencontrer, à partir d’images, dépouillés de substance, porté par des attentes avant toute expériences sensibles. Mais que savons-nous de l’expérience spirituelle suggérée par l’architecte, ressentie par tous ces croyants qui ont finalement déserté ce cône de béton que les brutalistes s’entêtent à douer de beauté. Personnellement, mon enfance catholique fut à Saint-Maurice-de-Duvernay, une église de type « Vatican II » incorporant des œuvres d’art contemporaines dans le respect du Père par Sa lumière qui filtre par des vitraux de Mousseaux, du Fils grâce à un splendide crucifix fiché dans le granit au cœur d’une nef en bois de teck sans allée centrale (tant pis pour les mariages) et de l’Esprit, de Son souffle au travers d’un volume grand ouvert. Ce joyaux ne sera jamais démoli contrairement au tipi de béton de Jonquière. Évitons de pleurer sur la laideur en prétendant sa perte.

    Comme vous je n’ai jamais visité Notre-Dame-de-Fatima et comme vous j’écris un peu pour la galerie, à vide de l’expérience concrète de ce qu’elle fut. Mais je garde au cœur cette église qui fut mienne et à l’aune de laquelle je mesure la modernité des autre et leur prétention à la beauté.

    • Bonjour monsieur Lalonde!

      Tout d’abord, laissez-moi vous remercier pour ce témoignage. Effectivement, mon rapport avec cette église est purement intellectuel et ma réaction à sa destruction est évidemment conditionnée par ce lien. Il est tout à fait normal que les personnes ayant un rapport plus intime avec Notre-Dame-de-Fatima ne seront pas totalement en accord avec mon billet et les sentiments qu’ils éprouvent face à cette disparition seront tout autre que les miens. Néanmoins, j’espère avoir contribué un tant soit peu à faire découvrir le patrimoine qui nous entoure et à donner le goût d’en découvrir davantage.

      Amicalement,

  3. Votre propos et vos arguments expriment très bien ce que je ressens ultimement dans ce cafouillis. Je me suis senti interpellé par l’expression de vos regrets exprimés à la fin de votre texte. Comme ancien paroissien, je me permets de vous partager mes souvenirs de ces lieux.

    En accédant au bâtiment, on était saisi par l’immensité de sa vaste nef qui s’élevait très haut et sans obstacle jusqu’à 2 hublots n’y laissant voir autre chose que le bleu du ciel. Dans un bâtiment destiné à un culte d’une divinité céleste, j’avoue que les architectes avaient de la suite dans les idées! Sans poutres ni colonnes, la finition intérieure des murs était d’un revêtement uni lui procurant, ma foi, une grisaille très ennuyante. Faute de distraction sur ses murs, le célébrant bénéficiait de toute l’attention de ses paroissiens! Heureusement, les deux demi-cônes décalés qui composaient sa structure étaient complétés par des vitraux abstraits de l’artiste Barbeau. Lors des matinées ensoleillées, un spectacle naturel de couleurs orangées s’offrait à nous sur le mur Est de l’immeuble ainsi que l’hôtel du célébrant. Lorsque la luminosité des soirées du printemps et de l’été le permettait, les vitraux disposés à l’ouest apportaient une douce teinte bleutée au mur arrière de la nef et au confessionnal. À l’extérieur, l’édifice tout en hauteur munie d’une flèche au bout duquel se trouvait une croix, procurait à la géographie plutôt plane de la ville, une silhouette distinctive à l’horizon de Jonquière.

    Comme bien d’autres commentateurs et experts l’ont exprimé, je souhaite que l’exemple la disparition de Fatima engendre une réflexion plus concertée des acteurs de nos communautés sur notre patrimoine bâti.

    • Ville de Saguenay offre une visite virtuelle de l’Église de Notre-Dame-de-Fatima et autres animations 3D incluant une simulation des effets de la lumière du jour sur les vitraux de l’artiste Jean-Guy Barbeau. Très intéressant.
      Note au Webmestre: Pour mon commentaire précédant, on aurait dû lire autel au lieu de hôtel! Enfin, il y avait plus d’un confessionnal, donc le pluriel était de rigueur.

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