L’illusion de la neutralité

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada a donné raison à l’école secondaire Loyola : lorsqu’il sera question du catholicisme dans le cours d’Éthique et culture religieuse, celui-ci pourra être enseigné de manière cohérente avec l’option religieuse de l’école privée en question. Ce qui ne dispensera pas Loyola de présenter les autres religions et le versant éthique du programme avec objectivité.

Comme il fallait s’y attendre, le jugement provoque de vives réactions. Antoine Robitaille, du Devoir, parle de « reconfessionnalisation »; plusieurs considèrent que la Cour a encore sanctionné un multiculturalisme dont les Québécois ne voudraient pas; d’autres s’affligent du fait que la liberté de religion remporte encore une autre bataille contre une conception plus stricte de la laïcité. Du côté des groupes religieux, on crie victoire, évidemment.

Qu’en penser ? Je suis d’accord pour interpréter ce jugement comme un appui à une vision ouverte de la laïcité – et je m’en réjouis. Mais plus encore, il ébranle une certaine idée de la neutralité en enseignement.

Pour bien le comprendre, il faut d’abord se poser la question : à qui appartient le droit, et donc la responsabilité, de former la conscience des enfants : à l’école ou à la famille ? Aux deux, pourrait-on répondre; mais à la famille avant tout, car l’État laïque n’est pas compétent pour enseigner quoi penser, comment mener sa vie, etc. Seul un État totalitaire pourrait en avoir la prétention.

En cette matière, à peu près tout le monde s’entend. Et en premier lieu ceux et celles qui s’affligent du récent jugement de la Cour suprême : si la responsabilité de former la conscience revient à la famille, alors que la religion, qui s’occupe justement de la conscience, reste dans le giron familial !

En apparence, voilà un raisonnement inattaquable. Mais il y a une faille dans l’armure : comme on l’a dit précédemment, si la responsabilité de former la conscience revient d’abord à la famille, elle revient également à l’école, bien que dans une mesure plus modeste. L’école n’est pas seulement un lieu d’instruction; c’est aussi un lieu d’éducation, qu’on le veuille ou non. Or le cours d’ECR n’est pas neutre : la façon de réserver le même traitement à chaque grande religion sécrète une vision finalement relativiste du monde. Quand tout est placé sur le même plan, tout finit par se valoir.

Adopter une posture existentielle relativiste est tout à fait respectable. Mais ce n’est pas la posture privilégiée par les parents qui font le choix d’inscrire leur enfant dans une école confessionnelle (quand c’est le cas, les parents font une démarche contradictoire, et ce n’est pas aux autres d’en payer les frais). Leur posture est catholique, elle valorise le choix d’une option particulière – ce qui est l’inverse de ce que prône le relativisme.

Deux objections surgissent spontanément ici :

Premièrement, une pareille exposition des doctrines n’est-elle pas le modèle que l’on privilégie à l’université? À cela, on peut répondre que n’importe quelle faculté universitaire a ses points de vue privilégiés, malgré ses prétentions à l’objectivité. Il y a des départements de littérature qui approchent les œuvres par le biais de telle ou telle théorie critique, et d’autres via une plus grande sensibilité à l’histoire, etc. L’histoire de l’URSS n’est pas enseignée de la même façon à Moscou, à New York et à Berlin ! Plus encore : l’université, qui accueille des adultes, n’a pas le même mandat d’éducation que l’école secondaire.

Deuxièmement, le jugement n’ouvre-t-il pas la porte à l’endoctrinement ? Évidemment, si notre société était menacée par le fondamentalisme religieux, on pourrait alléguer que le respect de certaines valeurs fondamentales exige que l’État se donne le mandat de déconstruire la posture religieuse. Mais c’est très loin d’être le cas au Québec. De plus, puisque le jugement de la Cour maintient l’obligation d’enseigner avec le plus d’objectivité possible les autres religions et le versant éthique du programme, nous sommes à des années-lumière de permettre l’endoctrinement religieux.

En fait, le jugement met fin à une situation marquée par l’hypocrisie : des professeurs catholiques ne peuvent pas vraiment enseigner le catholicisme de manière objective, car on enseigne toujours à partir de ce que l’on est.

Bref, nous sommes face à une double illusion de neutralité :

  • Le cours d’ECR ne saurait être neutre, car tout enseignement, peu importe la matière, repose sur des postulats et des options implicites.
  • Idem de l’enseignement de tout professeur.

Évidemment, on pourrait toujours faire valoir que l’impossibilité d’atteindre à une parfaite neutralité ne dispense pas de s’y rapprocher le plus possible. Ce raisonnement est valable dans le cas de la posture professorale. Mais il ne l’est pas dans le cas du cours et de la pensée qui le sous-tend. Car un relativisme implicite n’est pas plus neutre qu’une posture religieuse : le fait de présenter toutes les options philosophiques sur le même plan est une option en soi… et qui a le défaut de s’ignorer comme option, bien souvent, ce qui la rend finalement plus insidieuse et moins capable d’autocritique.

En conclusion, puisqu’il ne sacrifie pas à l’illusion de neutralité qui ensorcelle une certaine pensée laïciste, et parce que le contexte social québécois justifie le maintien d’une laïcité ouverte, j’estime que le jugement de la Cour a bien du bon sens.

Photo: fusion-of-horizons, No Country for Old Men, 2008

3 Comments

  1. Personnellement je serais d’avis que la religion est affaire de famille. Un enseignement religieux global à l’école, mais si les parent ne peuvent pas le faire les églises pourraient donner des cours de religion catholique aux jeunes. Avant de me lancer des roches pensez-y un peu.

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