Les chasseurs de démons

« Le mal, comme le bien, est aimé pour lui-même et servi. » (Bernanos)

Demon Hunter, c’est le nom d’un groupe de metalcore chrétien dont j’avais donné un disque à un ami pour lui prouver que l’on pouvait retrouver tous les styles de musique sur des thèmes religieux.

Le disque commençait par ses paroles « La vie est un chemin, la mort est la destination finale » suivies par un déluge de guitares électriques aux sonorités des plus agressives, faisant compétition aux voix rauques et difficilement compréhensibles. Si mon ami était aux anges, je ne suis pas sûr que sa copine m’ait pardonné à ce jour…

Nos rêves sur les chasseurs de démon nous fascineront toujours. De Van Helsing aux exorcistes reniflant des regards ou des comportements suspects, ils sont des durs, des vrais de vrais, qui ne vivent pas de petites vies confortables et superficielles, mais sont pleinement conscients des combats invisibles qui se jouent à l’insu de la quasi-totalité de leurs contemporains.

Mais quelle est la réalité? Mettons de côté les contes imaginaires de vampires pour nous pencher sur les exorcistes, présent dans tous les diocèses de France (certains en ont même plusieurs affirme le père Rodriguez), quoique très discrets. On ne peut qu’être déçu et… bouleversé.

Le dominicain Ange Rodriguez est l’un d’eux. La déception. Voici comment il décrit les qualités d’un bon exorciste dans son livre « Expert en diablerie » : « Il faut un prêtre compétent en théologie, un peu en psychologie, et un homme équilibré, bien dans sa peau, qui ait du bon sens. Si, en plus, il a de l’humour, ce sera très bien! » Et il ajoute la citation de François de Sales, demandant également comme qualité un « océan de compassion ».

Pour ce qui est du guerrier tirant des flèches imprégnées d’eau bénite, je peux repasser… Les exorcistes seraient plutôt des bons vivants terre à terre, avec préférablement mais non obligatoirement un petit bedon et, sacrilège, avec un bon sens de l’humour. Parce qu’ils semblent n’avoir rien à cirer du démon. Ils sont là pour sauver une âme quand elle est vraiment atteinte par cette présence s’attaquant à sa liberté : « C’est quand on est devenu esclave qu’on appelle l’exorciste », affirme le père Ange Rodriguez. Et quand les psychiatres et psychologues avec lesquels le père travaille admettent préalablement que le cas du patient tranquillement assis sur une chaise qui est projeté sur le mur opposé sans aucun élan de sa part, alors qu’un début de prière est prononcé à ses côtés, par exemple, n’est pas de leur ressort… Excusez le jeu de mots sur ce cas qui m’a été raconté par un témoin.

Et le père Rodriguez d’avouer que parfois, bien qu’on l’imagine plutôt biscottes et pantoufles devant la télévision, il a vu la bête : « Mais je crois pouvoir dire que, dans quelques cas, le monstre était bien là, présent dans le corps de la personne. Quand on a vécu cette rencontre, ne serait-ce qu’une fois, on ne l’oublie jamais et on est guéri de toutes les simulations. Il n’y a pas nécessairement de la violence, comme dans les films, mais c’est encore plus terrifiant. C’est le monde de la tristesse. »

Malheureusement pour le cinéphile que je suis, les exorcistes seraient des réalistes. Ils ne sont pas là pour construire des scénarios, mais pour retirer, avec un océan de compassion, une personne tombée se sentant prisonnière et esclave de celui qui l’avait fasciné, lui avait promis richesse, plaisir et gloire au prix de son âme. Ça, ce serait sur papier, quand la personne a bien négocié. Mais elle se fait toujours piéger :

« Ils répondent, ils viennent toujours. Mais c’est pour nous asservir, pour jouer avec nos vies un jeu mortifère et pervers. Ils font des dons et services, mais très vite, il faut en payer le prix, baisser la tête, obéir ensuite à leurs exigences, sous peine de punition et de tourment, déjà en cette vie. »

L’esclavage. Vraiment, le père Rodriguez ne raconte rien de façon à nous fasciner, mais les faits qu’il nous partage donnent une profonde consistance à la vie. Elle n’est pas un jeu. Et pour notre vie spirituelle et corporelle même, il existerait des êtres obsédés par sa perte et sa destruction.

Terre à terre notre père dominicain. Et pour l’humour?

« Dans les cas de possession, il arrive que le pauvre tourmenté insulte Jésus en s’adressant à l’exorciste : “Tu sers un pantin! Tu adores un paillasson cloué sur une croix! Mais il ne parle jamais de la Vierge Marie. Il en a peur. J’imagine que c’est parce que le Christ lui a dit : ‘Sur moi, tu peux dire ce que tu veux, n’importe quoi…’ Mais comme les jeunes des cités, il a ajouté : ‘Mais ne touche pas à ma mère!’

RODRIGUEZ, Père Ange. Expert en diableries, Paris, les éditions du Cerf, 2015, 125 pages.

Image : Super Sleuth Lucifer (2016)

1 Comment

  1. Bonjour M. Laffitte,

    les lecteurs de ce blogue ne peuvent que vous remercier pour ce compte-rendu fait avec modération, pour ne pas avoir sombrer dans le sensationnalisme et l’anecdote. À dire vrai, grâce à vous je découvre un ouvrage que je vais m’empresser de me procurer.

    La question du Mal, quels qu’en soient les formes, interpelle notre identité et interroge notre porosité à la tentation. Y a t-il une disponibilité première qui nous rend sujet à la possession? Est-ce un phénomène spontané ou une marche vers l’abîme? Au fait, qu’est-ce que la possession? Un trouble mental, un rapt ou un abandon aux mains de la bête?

    Je crois qu’en ces matières la connaissance ne peut être qu’empirique. Pour peu qu’on ait vécu, nous pouvons tous témoigner d’une rencontre avec le Mal, le vrai, celui qui se suffit à lui-même et dont l’unique finalité est de flétrir les convictions des uns et la foi des autres. Il déroute, il étonne et parfois séduit. La tentation n’est pas nouvelle. Déjà Proverbe 24:1 disait « Ne porte pas envie aux hommes méchants », une mise en garde qui nous rappel qu’aux œuvres du malin doit répondre l’Amour. Si la possession et son exorcisme sont spectaculaire, l’insidieux, les dérives, les paradoxes de la foi sont autant de chemins qui mènent à la Bête. C’est donc la question de la liberté qui est posée, la nôtre et l’usage qu’on en fait, cette liberté au nom de laquelle tant d’horreurs furent justifiées et en qui je vois la grande prostituée. Mais je m’éloigne.

    Vous est-il déjà arrivé d’apercevoir dans la foule un visage, singulier au point de ne pas appartenir au commun mais à cette exception qui vous pousse à vous réfugier en Lui. Étrange expérience s’il en est. Je ne l’explique pas mais m’en suis inquiété à chacune de ces rencontres (j’en ai connu deux, seulement, mais quel souvenir!). J’en ai acquis la conviction que notre monde est habité au-delà de ce que la pensée rationnelle peut en dire. Ce qui ressemble à une fracture par laquelle se faufile en esprit toute cette iconographie où figure le diable m’oblige à la prudence. Oui, il veille et attend patiemment sa proie.

    Qui aurait dit qu’un jour j’aborderais un tel sujet. Car parler du démon c’est, pour le plus grand nombre, en appeler au folklore et porter flanc au jugement des autres. Mais n’est-ce pas là son plus grand artifice? Laissez croire qu’il n’existe pas…

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