Le cardinal Turcotte: quel héritage ?

COLLABORATION SPÉCIALE: Nous publions aujourd’hui le premier extrait de la réflexion de Jean-François Bouchard, éditeur chez Novalis, sur l’héritage du cardinal Jean-Claude Turcotte. La suite demain et vendredi.

Dans les jours qui ont suivi la mort du cardinal Jean-Claude Turcotte, on a entendu de nombreux témoignages sur les qualités personnelles de l’homme d’Église. Ce fut aussi le cas lors des allocutions prononcées au cours des obsèques. Cela étant, on est en droit de se demander quel héritage il laisse derrière lui. Il ne fut pas qu’un homme charmant, fort en relations publiques. Sur un demi-siècle, il a occupé des fonctions variées à Montréal, de vicaire en paroisse à archevêque de ce qui était à l’époque le plus grand diocèse catholique au Canada (désormais dépassé par Toronto). Quelles étaient ses lignes de force? Je me permets d’en nommer trois, parmi d’autres que les académiques analyseront dans les années à venir.

  1. En dialogue avec son temps

Jean-Claude Turcotte était résolument un prêtre de Vatican II. Toute sa vie, il se voudra en dialogue avec le monde séculier, lui qui était pourtant un homme 100 % institutionnel. Il n’a jamais occupé de postes en dehors des organisations ecclésiales, comme l’ont fait quelques prêtres à la même époque (ex. : André Beauchamp, sous-ministre de l’Environnement; Michel Stein, sous-ministre associé de l’Éducation; Jacques Couture, ministre de l’Immigration, etc.). Pourtant, de ses années au Collège André-Grasset jusqu’à sa mort, il n’a cessé d’entretenir une conversation continue avec ses amis de promotion, devenus avocats, hommes d’affaires, etc. Il suivait l’actualité politique, économique et sportive quotidiennement. Il rencontrait privément des hommes de pouvoir, politique et économique. On sait son amitié pour Lucien Bouchard et Jacques Ménard (BMO). Pour des leaders syndicaux aussi, comme Gérald Larose. Il avait une opinion et aimait la partager. Il ne fait pas de doute qu’il représentait une autorité morale consultée, écoutée et entendue par des personnes de pouvoir et d’influence. C’est dire qu’il avait su établir sa crédibilité, chose qu’il avait sans doute faite malgré lui, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Jean-Claude Turcotte s’est aussi trouvé mêlé à des débats publics, et à quelques controverses, alors qu’il était archevêque. Il se faisait plus discret à la fin de son épiscopat, heurté qu’il avait été par des échos médiatiques qu’il trouvait rudes. J’ai souvenir de la comparution de l’Assemblée des évêques du Québec devant la Commission Bouchard-Taylor. J’accompagnais la délégation qui avait préparé le mémoire. Bien que Mgr Turcotte n’était pas le porte-parole principal de l’Assemblée, il a volé la vedette, tant par son ton que par son approche posée, nuancée. À la sortie de la salle d’audience, un scrum s’est formé autour de lui, laissant ses confrères un peu orphelins de visibilité. Aux journaux télé du soir, ce sont ses propos qui ont été relayés… pas le mémoire! C’est dire le poids de sa parole dans un débat public aussi explosif. Il était de ceux qui comptent dans le forum social.

Jean-Claude Turcotte n’était pas un idéologue. Homme de compassion et de charité, il était sensible à la justice sociale, mais se tenait loin de toute tendance socialisante, allergique qu’il était au marxisme, pourtant fort en vogue dans les années 60 et 70. Sa proximité avec le pape Wojtyla n’y était sans doute pas étrangère. Comme prêtre, puis comme évêque, il fera preuve de réserve, parfois de fermeté, avec les partisans d’un christianisme de la militance socio-politique. La « théologie de la libération » n’était pas sa tasse de thé. Je crois que sa position était plutôt favorable à une économie libérale encadrée par des mesures de développement et d’équité sociale. En ceci, il se distinguait de ses confrères évêques aînés : Bernard Hubert, Charles Valois, Robert Lebel, des hommes très engagés dans un catholicisme vecteur de justice sociale et qui ont apporté leur appui à des mouvements syndicaux et populaires. Il représentait une autre sensibilité.

Cela étant posé, il faut prendre la mesure de ce que représente sa mort : il était le dernier grand ecclésiastique connu et reconnu, en dialogue continu avec la société civile. Sa disparition laisse un grand vide. L’Église catholique marque ainsi un net recul sur le front public. Sur ce point, il n’a aucun successeur notable à ce jour.

(Suite de la réflexion demain)

Jean-François Bouchard, éditeur chez Novalis

Photo: Michael Charron-Plante, Jean-Claude Turcotte greets friends, 2006

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