Le cardinal Turcotte: quel héritage? (suite)

COLLABORATION SPÉCIALE: Nous publions aujourd’hui le deuxième extrait de la réflexion de Jean-François Bouchard, éditeur chez Novalis, sur l’héritage du cardinal Jean-Claude Turcotte. Suite et fin demain.

2. Une gouvernance participative

Jean-Claude Turcotte était un homme d’autorité plus que de pouvoir. Qu’on me comprenne bien : il ne s’excusait pas d’être le patron. Mais il n’était pas nourri par l’appétit du pouvoir. Tous ne seront pas d’accord sur ce point, l’homme ayant parfois manifesté ses décisions avec fermeté. Mais j’estime que son attitude générale de gouvernance, l’organisation qu’il avait mise en place, et la rapidité avec laquelle il s’est effacé après la nomination de son successeur comme archevêque de Montréal militent en faveur de mon hypothèse.

À titre de grand patron du diocèse, il a progressivement créé des structures de décentralisation qui favorisaient une prise en charge quotidienne des décisions au niveau local. L’Église n’est pas une démocratie, peu s’en faut. Mais Jean-Claude Turcotte voulait une large participation de tous, clercs et laïcs, à l’organisation de la vie ecclésiale, à tous les niveaux. Il avait confié de lourdes responsabilités à des « vicaires épiscopaux » qui animaient des régions à échelle humaine. Cela se traduisait évidemment par bien des « tables », comités et réunions, mais aussi par la mobilisation de centaines de personnes. Il en résultait deux effets recherchés : le travail main dans la main des prêtres et des laïcs, et une culture de l’écoute et du dialogue. J’ajoute : l’immense majorité des catholiques actifs étant des femmes, ces dernières se retrouvaient dans des instances où leur parole avait du poids. Tout cela n’était pas parfait, mais la dynamique était voulue par l’archevêque. Parce qu’il la croyait la mieux à même d’assurer les transitions complexes de l’Église dans un contexte de forte décroissance démographique des fidèles et des clercs. Dialogue, décentralisation et responsabilisation auront été les maîtres mots de la gouvernance de l’archevêque Turcotte.

Son successeur avait un autre point de vue sur ce sujet. Le changement à la tête du diocèse a marqué un sérieux changement de régime, et ce, en très peu de temps. L’archevêque Lépine envisage la gouvernance face aux défis actuels d’une autre façon. En contexte de pénurie de prêtres, il estime que la place de ceux-ci est sur le terrain, pas dans des bureaux et des structures. De plus, il croit en un lien le plus direct possible entre la base et l’autorité. Dans cette perspective, les structures intermédiaires font écran. Conclusion : il a démantelé l’infrastructure mise en place par le cardinal et dont il ne reste presque plus rien aujourd’hui. Bonne ou mauvaise décision? Seul le temps le dira. Reste que ce sont des conceptions de l’Église très différentes qui ont inspiré les décisions de l’un et de l’autre. Reste aussi une question en ce qui a trait aux lieux de prise en charge conjointe de clercs et de laïcs, et une autre en ce qui regarde les espaces de dialogue et de débats, un défi qui engage la crédibilité du catholicisme dans la société contemporaine.

Jean-François Bouchard, éditeur chez Novalis

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