Visite du président Obama au pays rêvé du « Che »…

Quand l’homme essaye d’imaginer le Paradis sur terre, ça fait tout de suite un Enfer très convenable. (Paul Claudel)

Comme bien des Québécois, j’espère une amélioration des conditions de vie du peuple cubain.

La visite d’Obama à Cuba a soulevé un certain enthousiasme chez les journalistes et laisse espérer des lendemains qui chantent pour la population cubaine. Possiblement, la fin d’un embargo. Le peuple cubain a énormément souffert de ces restrictions et les Américains ont souvent été vus comme des idéologues sans compréhension de la situation cubaine.

Mais notre compassion pour ce qu’a enduré le peuple cubain semble s’être propagée par osmose au gouvernement communiste du pays. Fidel Castro, son frère Raul, bénéficient d’une image plutôt positive au Canada, allié moral depuis Pierre Eliot Trudeau, du petit bastion résistant à l’impérialisme américain. Et cela, c’est sans parler de l’icône du « Che ».

Je suis loin (très loin) d’être un connaisseur de la vie d’Ernesto Guevara. J’ai vu le film sur sa vie.

Du plus lointain que je me souvienne, j’ai toujours été intrigué par ce personnage au regard idéaliste, héros moderne d’une épopée romantique ayant donné sa vie pour ses convictions.

Ses admirateurs portaient et portent toujours son portrait, celui fait par Alberto Dias Gutierrez Korda, sur leur chandail. Le Che, le chevalier des temps modernes.

Pourtant, ce même regard m’a toujours également paru être celui d’un « illuminé ».

Je n’entrerai pas dans la discussion sur les accusations de torture, de peine de mort après des jugements bâclés, d’instauration de « camps de travail coercitifs » rappelant les goulags, discutés par les historiens de toutes tendances dans la vie du Che.

Mais tout de même, il me semble difficile de ne pas être troublé par quelques-unes des paroles qui lui sont attribuées :

« Celui qui n’a pas lu les quatorze tomes des écrits de Staline ne peut pas se considérer comme tout à fait communiste. » (Rémi Kauffer, Historia, décembre 2006)

« Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire. Notre lutte est une lutte à mort ». Paroles prononcées le 11 décembre 1964, devant l’Assemblée générale des Nations unies (Rémi Kauffer, Historia, décembre 2006)

« Nos révolutionnaires d’avant-garde doivent idéaliser cet amour des peuples, des causes les plus sacrées, et le rendre unique, indivisible. Ils ne peuvent descendre au niveau où l’homme ordinaire exerce sa petite dose d’affection quotidienne.

Les dirigeants de la révolution ont des enfants qui dans leurs premiers balbutiements n’apprennent pas à nommer leur père. Et des femmes qui doivent elles aussi participer au sacrifice général de leur vie pour mener la révolution à son destin. Le cadre des amis correspond strictement à celui des compagnons de la révolution. En dehors de celle-ci, il n’y a pas de vie.

[ … ] Tous les jours, il faut lutter pour que cet amour de l’humanité vivante se transforme en gestes concrets, [ … ]» (Le socialisme et l’Homme à Cuba [archive], 1965, p. 6)

« Écoute, les révolutions sont moches mais nécessaires, et une partie du processus révolutionnaire est l’injustice au service de la future justice. » (Anderson, Jon Lee [1997], Che Guevara. Una vida revolucionaria. Barcelona: Anagrama, p.458)

Et, dans son dernier message, d’avril 1967 : « Il faut mener la guerre jusqu’où l’ennemi la mène : chez lui, dans ses lieux d’amusement; il faut la faire totalement. » (Tiré du Dossier Che Guevara paru dans la revue Historia de décembre 2006, p.68)

Lorsque je vois les attaques actuelles dans les lieux d’amusements de nos pays capitalistes, où des jeunes, des familles sont décimées, non, je ne trouve pas qu’un homme qui a mis ces paroles en applications soit digne d’admiration.

Je me dis qu’un amoureux de l’« humanité » demandant le sacrifice de ses enfants et de sa femme, des « petites doses d’affections quotidiennes », ne m’inspire guère. Et que la guerre totale ne fait pas partie de mes idéaux.

Vraiment, je compatis à ce que le peuple cubain a souffert depuis de nombreux gouvernements capitalistes et communistes, et de tout cœur, je lui souhaite de retrouver bientôt une véritable liberté. Et pour commencer, pourquoi pas la fin d’un embargo? Mais par ailleurs, je me demande si l’image du « Che » Guevara véhiculée un peu partout comme un héros révolutionnaire, à l’ère du terrorisme, ne devrait pas être sérieusement remise en question. Guevara, un modèle pour qui? Et en quel sens pourrait-il l’être?

Image: Tom Taylor Che (2013)

1 Comment

  1. Le personnage du Che pose la question de celui qui affirme savoir, de celui ou celle qui se nourrit de certitudes. À s’y arrêter un moment, on constate que celles-ci représentent un acquis, un poids mort au sein de la réflexion alors que ce cran d’arrêt s’impose comme non-négociable. Elles habitent les gens sans pour autant les animer puisqu’elles sont imperméables à tout dialogue et contribuent à créer des mentalités d’assiégés. Mais surtout, elles sont dépourvues d’esprit critique alors que la critique n’y sert qu’à conforter des positions acquises et irréversibles, pouvant conduire jusqu’à l’autoritarisme pour s’assurer la rectitude de leurs idées.

    Voilà qui nous conduit tout naturellement à se demander si une certitude appartient au champs primaire des conceptions ou au savoir. Il faut reconnaître qu’elle comporte une part importante d’arbitraire dans son articulation avec le réel et qu’en peinant à contribuer au progrès, elle s’inscrit en marge du domaine de la connaissance. Par définition, cette dernière est dynamique, discursive et ouverte aux contre-opinions. Un savoir peut être interpellé, mis au défi mais jamais piégé. Ce n’est pas dans l’ordre de la connaissance de s’arrêter dans son développement. Elle évolue par sédimentation, reléguant à l’histoire des idées celles qui cèdent le pas aux nouvelles.

    Toutefois, les certitudes ont cet avantage immédiat de stabiliser une pensée personnelle, une idéologie et même l’État le cas échéant. Et qui dit stabilité dit enjeux, ce qui nous ramène à l’homme, en l’occurrence au Che. Soudainement, l’idéaliste, le révolutionnaire trouve un dénominateur commun moins glorieux avec des gens comme Daech, Pol Pot, Hitler. Les certitudes sont sujettes à la bêtise et au calcul alors qu’elles n’ont pas à se renouveler mais qu’à se maintenir. Le principe démocratique est antinomique à leur pérennité et sa destruction devient souhaitable pour des raisons pratiques.

    Certes, il ne s’agit pas de combattre les certitudes par le doute, mais de montrer les insuffisances épistémologiques auxquelles elles confinent. Ainsi, défendre un dogme oblige au manichéisme alors que tout se résume à des oppositions simples. Bush avait déclaré « you’re with us or against us » avouant de facto des limites étroites au sein de sa réflexion. Les certitudes sont sans complaisance avec l’altérité et s’opposer implique la schématisation, la simplification de ce qui représente l’adversaire afin de résumer l’autre en un bloc net, sans aspérités. Ce sont généralement des débats clos desquels n’émergent aucune synthèse, aucune nouvelles connaissances. Seul l’ennemie se profile et la volonté ferme de le renverser.

    Dans cette perspective, refuser le débat avec Marine Le Pen fut une erreur de nos politiciens car l’échange obligé, la présentation d’un argumentaire qui refuse la polarisation peut contribuer à saper le manichéisme d’une telle femme. Mais au pouvoir, comme le Che, Pol Pot ou Hitler, la mécanique des choses contraint jusqu’à la mort les porteurs de la parole démocratique.

    L’intelligence humaine est plurielle dans sa forme et son contenu alors que la multitude se fait garante des progrès de la pensée. Le Che, comme tant d’autres, s’est fait réducteur, oppressif et combien orgueilleux de prétendre à la vérité. L’humilité par le nombre est une maxime à rappeler aux idéologues et autres divinités politiques.

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