La mémoire en action

Peut-être avez-vous remarqué la même chose que moi, chères lectrices et chers lecteurs, mais je pense qu’il est raisonnable d’affirmer que la commémoration fait partie intégrante de nos sociétés modernes. Si cela peut paraître une évidence, elle reste un phénomène aux contours plutôt indistincts et parfois même extensibles. Tentons une petite définition !

Sémantiquement parlant, la commémoration est liée à la mémoire et signifie plus formellement l’action de se rappeler le souvenir d’une personne ou d’un événement. Elle se trouve dans le même champ lexical que la fête et la célébration et l’on peut généralement la diviser en deux types de manifestations qui ne se vivent pas de la même façon : les anniversaires et le devoir de mémoire. Vous voulez des exemples ?

2017 est une année riche en anniversaires au Québec : 375 ans depuis la fondation de Montréal et de Sorel-Tracy, 350 depuis celle de Boucherville et de La Prairie, 150e anniversaire de la mise en action de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, loi qui établit la Confédération canadienne, etc. Ce sont généralement des commémorations festives au caractère fondateur très fort. Les exemples ne manquent pas et peuvent, à vrai dire, se multiplier presque à l’infini.

Le devoir de mémoire, pour sa part, prend souvent la forme d’une célébration plus sobre d’un événement (ou d’une personne) dont la portée nécessite une plus grande exégèse. L’un des plus importants au Canada reste le jour du Souvenir qui nous rappelle les sacrifices des soldats lors de la Première Guerre mondiale et, par extension, des autres guerres. En Europe, on commémore aussi le 8 mai 1945, jour de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. Et, dans le domaine religieux, difficile de passer à côté des fêtes comme la Pâques chrétienne ou le Yom HaShoah juif. Enfin, nous pouvons aussi classer dans cette catégorie toutes les journées internationales qui jalonnent notre calendrier : Jour de la terre, Jour de la femme, même Journée internationale du Yoga !

Si la frontière entre ces deux types de commémoration (anniversaire et devoir de mémoire) peut sembler arbitraire ou, à tout le moins, un peu floue, c’est que le contenu dont elles sont investies varie dans le temps et l’espace, selon les tendances et sensibilités d’une époque et d’un lieu donné.

À ce sujet, un bon exemple est la commémoration du lundi précédant le 25 mai de chaque année. De nos jours, cet anniversaire s’appelle la Journée nationale des patriotes et souligne l’importance de la lutte des patriotes pour la reconnaissance de leur nation, pour sa liberté politique et pour l’établissement d’un gouvernement démocratique. Mais avant 2003, on y célébrait plutôt la fête de Dollard (instituée en 1920 et encore célébrée par les francophones hors Québec) et, chez plusieurs Canadiens anglophones, on parle plutôt de la fête de la Reine (ou Victoria’s Day) depuis maintenant 1845.

Un autre cas intéressant est celui des commémorations entourant les Pâques sanglantes en Irlande. L’événement initial, survenu en 1916, opposait des insurgés qui proclamèrent l’avènement de la République d’Irlande à l’armée britannique qui réprima violemment les opposants au régime royal. La rébellion en tant que telle fut un fiasco militaire et politique, mais elle fut l’un des éléments déclencheurs des événements qui menèrent à l’accession à l’indépendance de l’Irlande, si bien qu’elle fut commémorée dès les années 1920, une fois la république bien installée, de façon annuelle par un défilé militaire de plus en plus imposant.

Cependant, dans la deuxième moitié du siècle, les troubles en Irlande du Nord amenèrent le gouvernement à tempérer le caractère guerrier de cette commémoration, car l’on y voyait alors de nombreux parallèles entre l’événement fondateur et les violences qui sévissaient alors à Belfast et à Derry. La parade annuelle fut annulée au début des années 1970 et l’on interdira même un rassemblement commémoratif en 1976. De nos jours, avec l’abaissement des tensions dans le Nord, les commémorations ont repris, de même que les défilés militaires. Comme quoi la mémoire d’un événement peut fluctuer avec le temps !

Ce petit tour d’horizon montre bien l’importance de la commémoration pour nos sociétés modernes, soucieuses (ou peut-être même anxieuses) de bâtir une mémoire collective pour l’ensemble de leurs citoyens. Il n’est donc pas surprenant que notre époque puisse se caractériser par la surabondance de ses commémorations. Pour certains penseurs, nous serions même atteints d’un mal insidieux, la « commémorationnite » qui diluerait le sens individuel de l’objet de celles-ci.

On peut alors, à juste titre, rester prudent lorsqu’une instance de pouvoir annonce l’importance de commémorer un nouvel événement ou une nouvelle personne. Les meilleures commémorations sont celles qui sont portées par une collectivité à laquelle peuvent facilement se joindre tous les individus touchés par son sens. En ce sens, souhaitons que la décision de la Ville de Montréal de favoriser la création d’une œuvre d’art monumentale soulignant l’apport de trois congrégations religieuses à l’histoire de la métropole reçoive l’appui du plus grand nombre de nos concitoyens et qu’elle aide, à sa façon, notre société à réapprivoiser son héritage religieux.

Bon, ce n’est pas encore une commémoration, mais c’est un début !

Image : Mickaël Fauvergue, Devoir de mémoire (2012).

1 Comment

  1. Comme vous le mentionnez se souvenir, se remémorer, commémorer porte à confusion car il y est question d’un temps d’arrêt soit pour faire la fête, célébrer ou au contraire faire silence car il n’y pas de raisons de faire la fête de ce qui malheureusement a été.

    Cependant au calendrier les deux sont parfois selon les pays, les cultures, les personnes au pouvoir et l’histoire des sociétés banalement des jours de congés fériés parfois payés, occasions de tondre la pelouse, de repeindre la clôture, de planter des bulbes, de découper une dinde ou un lapin, de s’empiffrer, de fleurir une mère, de ne plus savoir quoi offrir à un beau- père qui a tout, de s’enivrer comme un irlandais, de danser aux sons des marimbas ou de se déhancher gaiement et librement sous prétexte de fierté mais tout cela est toujours au profit des commerçants.

    Cette ville célèbre selon la rumeur, les dépliants et les encarts dans les journaux et les bannières et les panneaux cette année ces 375 années. Mais au juste qu’est-ce que l’on fête avec une sculpture dont on dit que: « le budget de réalisation de l’oeuvre d’art est de 1 100 000 $, avant taxes, ( j’apprécie pour ce qu’il nous dit le « avant taxes  » dans l’explication du bureau d’art public de la Ville de Montréal et je suis étonné qu’on ne nous fasse pas mention du tonnage de l’oeuvre ) pour souligner l’apport de trois congrégations religieuses à l’histoire de la métropole.

    À moins que l’objet en granit et acier brossé pourvu d’une cascade d’eau qui change de couleurs toutes les trente secondes comme la fontaine du parc Lafontaine mais à laquelle on a greffé des ampoules « dell » dès plus tape-à l’oeil pour distraire et masque au passant la véritable lumière. celle de la foi, dont ces congrégations étaient porteuses tout autant qu’elles étaient portées par elle.

    Car on omet de dire que ces femmes de jadis venaient ici plus qu’en quête d’un monde nouveau mais dans l’espoir enfin de fonder un nouveau monde basé sur des valeurs qui ne sont plus ni de mises ni de modes dans notre moderne maintenant.

    Ce sont elles qui sont les premières à avoir défoncé ce que l’on désigne aujourd’hui comme étant des plafonds de verre et la chose connaissant les hommes tant d’alors que de maintenant n’a sûrement pas été une sinécure.

    Quand on jette un oeil sans nostalgie vers le passé force nous est de constater que malgré la distance des océans qu’ils mettaient entre eux et l’ancien monde dans les cales des navires des nouveaux arrivants, « la petite vérole morale » était déjà du voyage et se disait que son heure viendrait et qu’elle avait encore et ce depuis toujours de l’avenir devant elle.

    Comme vous le dites dans votre texte, « un phénomème aux contours plutôt indistincts et parfois même extensibles » et moi je vous dirais un flou artistique sciemment entretenu afin qu’on ne se rappelle de rien ou encore mieux de pas grand chose.

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