Jutra, la responsabilité de l’artiste

Une seule personne est plus importante que le monde entier ( Marie-Euphrasie Pelletier)

Ce qu’on appellera peut-être un jour l’affaire Jutra m’a rappelé les discussions que nous entretenions sur l’art et la responsabilité de l’artiste alors que j’étais étudiant.  Jutra est condamné par l’opinion publique. Le fait que ces événements se sont produits alors qu’un courant intellectuel dans les années 1960 et 1970 (Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Daniel Cohn-Bendit, Roger Peyrefitte et Gabriel Matzneff, etc.) s’affichait publiquement en faveur d’une initiation sexuelle des mineurs et la défense des pédophiles peut permettre de comprendre le contexte, à défaut d’excuser les actes.

Marc Béland et Lise Payette ont tenté de monter au créneau pour leur ami Jutra, avant de se rétracter devant les faits. Des cinéastes, musiciens, ou chroniqueurs échappent qu’ils savaient, sur Jutra ou bien d’autres… et n’ont rien dit. « C’était l’époque… » Des membres de la famille artistique et intellectuelle se montrent plus indulgents envers les crimes d’un « Créateur », que devant ceux d’un professeur, d’un éducateur physique, ou d’un obscur religieux ayant passé sa vie à arroser les patinoires de son collège. « Selon que vous serez puissant ou misérable… »

D’où le malaise pleinement justifiable de la population québécoise en général. Les artistes ont-ils une auréole leur donnant un statut particulier induisant un jugement particulier sur leurs actes? Sont-ils des génies redevables uniquement à Ptah, dieu des artistes? Leurs œuvres mêmes n’engagent-elles aucune responsabilité sociale? La réponse à cette dernière question sera certainement la même que pour les deux premières.

Le philosophe Jacques Maritain, l’ami de personnalités artistiques aussi différentes que Jean Cocteau et Léon Bloy, passa des décennies à réfléchir à la responsabilité de l’artiste. Reconnaissant la dignité de la créativité intellectuelle, il ne fera pas, par contre, abstraction de l’immersion de l’artiste dans la condition humaine. Pour Maritain, l’artiste est avant tout un humain comme les autres. Et par conséquent, ses œuvres ne sont pas des idoles intouchables à vénérer sans discernement :

« Ainsi ce que nous constatons c’est une inévitable tension, parfois un conflit inévitable, entre deux mondes autonomes, chacun souverain dans sa propre sphère. La Morale n’a rien à dire quand ce qui est en cause est le bien de l’œuvre, ou la Beauté. L’Art n’a rien à dire quand ce qui est en cause est le bien de la vie humaine. (…) Autrement dit, s’il est vrai que l’Art et la Morale constituent deux mondes autonomes, chacun souverain dans sa propre sphère, ils ne peuvent pas cependant s’ignorer ou se méconnaître l’un l’autre; car l’homme appartient à ces deux mondes, à la fois comme créateur intellectuel et comme agent moral, faiseur d’actes qui engagent sa destinée. Et parce que l’artiste est un homme avant d’être un artiste, le monde autonome de la moralité est purement et simplement supérieur au monde autonome de l’art (et plus inclusif que lui). Il n’y a pas de loi contre la loi de laquelle la destinée de l’homme dépend. En d’autres termes, l’Art est indirectement et extrinsèquement subordonné à la Morale. » (MARITAIN, Jacques. La responsabilité de l’artiste, Paris, Éd. Fayard, 1961, p. 36.)

Maritain donne l’exemple d’« un magnifique poème dans lequel votre mère serait insultée et bafouée. » Il ne sera jamais pour vous « qu’un ouvrage bien fabriqué, incapable toutefois d’enchanter le regard. » Le pape François prenait le même exemple, en ajoutant que celui qui s’attaquerait à sa mère se prendrait une baffe magistrale…

Maritain poursuit :

« On comprend ainsi que la critique littéraire ne peut pas, même du seul point de vue de la beauté, exclure toute considération du contenu moral ou idéologique des œuvres.

Semblablement, si l’artiste aime la vérité et aime ses compagnons humains, tout ce qui dans l’œuvre pourrait défigurer la vérité ou détériorer l’âme humaine lui déplaira, et perdra pour lui cette délectation qu’apporte la beauté. Le respect de la vérité et de l’âme humaine deviendra une condition objective ou une exigence affectant sa vertu d’art elle-même, tout comme l’était une règle de prosodie pour le poète classique, (…). » (Ibidem, p. 37)

Purifier la source disait Mauriac…

Aucune œuvre artistique ne peut justifier les larmes d’un enfant abandonné, et encore moins celles d’un enfant violé.

Parce que pour moi, pour reprendre la citation de Marie-Euphrasie Pelletier, si « une seule personne est plus importante que le monde entier », elle est certainement plus importante que toutes les œuvres artistiques de l’histoire de l’humanité.

Je crois que l’artiste est un humain comme les autres, au service d’un bien spirituel, d’une œuvre qui est un bien immense pour l’humanité. Et aussi, très prosaïquement, de façon terre à terre, je pense qu’on peut lui renvoyer sa « marchandise » si elle ne répond pas à des critères minimaux de responsabilités sociales. Parmi ces critères, ne pas inciter à la pédophilie, par exemple, me paraît aller de soi. Et pour reprendre la polémique initiale qui m’a incité à cette réflexion, en toute hypothèse, si, pendant la création d’une œuvre, des actes indécents sur les jeunes acteurs se commettaient, je n’aurais aucune hésitation. J’exigerais que l’on cesse la production d’un film, génial ou pas, plutôt que de sacrifier ces enfants.

« Mieux vaut être jeté à la mer avec sa création artistique autour du cou, que de scandaliser un seul de ses enfants » disait à peu près, si ma mémoire est bonne, une parole d’Évangile…

Si l’on ne peut juger le cœur des autres, cette parole vaut certainement pour soi.

Image : BSWISE 2012 Jean Cocteau directing « Orphée »

5 Comments

  1. Pour moi la création d’un artiste n’est pas plus importante que le travail journalier de n’importe quel travailleur. Il faut de tous les métiers et professions pour l’équilibre de la société. Un artiste qui agresse des enfants mérite la même punition qu’un dentiste ou un mécanicien qui ferait la même chose. Même si l’artiste est plus connu ou plus populaire et que son œuvre est magnifique son geste est le même et mérite la même punition que recevrait le dentiste ou le mécanicien. Qu’on cesse de moins punir les célébrités en disant que la publicité autour du délit est suffisante pour atténuer la sentence. Ils ont profiter de cette célébrité, alors le prix à payer doit être le même que le dentiste ou le mécanicien.

  2. Ah! oui, l’affaire Jutra. Tant d’encre versée pour dépeindre à contre-jour les paysages de la tartuferie d’une société qui cherche à la fois à se dissocier des grands canons de la morale chrétienne mais à s’en revendiquer pour justifier ce qu’elle a de plus petit, de plus mesquin, la vindicte froide et aveugle des foules. Jamais se sera t-on autant entre-arraché des lambeaux de dignité pour s’en couvrir la face. Souvenez-vous de ces articles, entrevues ou simples pauses-café ayant donné lieu à un déversement de haine et de rejets entres convertis.

    En ses débuts, « l’affaire » fut récupérée par le politique qui, au détriment des principes de société de droit, a présumé avant la preuve et condamné Claude Jutra en le trainant dans la boue, la fange de l’indicible allant jusqu’à réclamer de débaptiser des rues, des concours, des salles. La démocratie, comme reflet de ses commettants, a ce défaut d’amplifier ses travers comme ses qualités et de propulser une moralité définie à la fois par la médecine et le code criminel au rang de juge impartial. Mais ce regard de tous était et demeure t-il impartial? Menace t-on des mêmes sanctions tous ceux et celles qui ont porté préjudice à la vie? Choisit-on qui nous aimons haïr?

    Car il y a catalogue de la haine, certains faisant l’objet d’une admiration silencieuse alors que d’autre, du seul fait de leur statut, sont assis de facto sur la sellette. Nous convenons tous que la pédophilie est, avant le crime, un drame humain sans nom que la victime risque de porter comme une seconde peau toute sa vie. Mais la propension naturelle du populaire est de détester bien avant d’aimer et préfère châtier avant de consoler. Cette rage qui habite l’homme de la rue n’est pas celle de la justice mais de la nature et ce qu’il voit est moins le pédophile que l’homosexuel. Ce regard si particulier aux personnes de mauvaise foi a poussé au bûcher tant de femmes sous le couvert de la sorcière, tant de juifs sous le prétexte déicide, d’hérétiques pour faire main basse sur leur richesse.

    Tolérance ou permissivité? La plupart des hommes perdent leur virginité encore mineur. Trouvez un père qui menacera une femme de poursuite pour avoir conduit son fils au lit. Si le geste est espéré, il est parfois encouragé. Entre 15 et 17 ans, le garçon est exposé, voilà tout. Mais les complicités silencieuses ou les encouragements tacites s’estompent du moment que le parcours déroge aux attentes. Si l’hétérosexuelle initie, émancipe, l’homosexuel corromps, une vision manichéenne qui exprime les résistances d’une société peinant à accepter la différence, la singularité de son prochain.

    Il ne s’agit pas de faire l’apologie de l’agression, de la pédophilie mais de situer la frontière, l’arbitraire devrais-je dire, entre ce qui est bien ou mal dans le développement de la sexualité à l’adolescence. Certes, je choque. Mais c’est ce refus d’un dialogue ouvert qui demeure source de biens des exactions.

  3. Bonjour M. Lalonde,
    Je partage votre opinion sur la vindicte populaire et je crois que nous devrions laisser nos institutions judiciaires faire leur travail plutôt que de laisser libre cours aux pulsions de vengeances qu’on trouve sur les réseaux sociaux.
    Là où nous divergeons d’opinions est sur l’amalgame inconscient que la population aurait faite entre la pédophilie de Jutra et l’homosexualité. Vous dites : « Cette rage qui habite l’homme de la rue n’est pas celle de la justice, mais de la nature et ce qu’il voit est moins le pédophile que l’homosexuel. »
    Mise à part Mme Lise Payette, qui s’en est excusée, je n’ai vu personne faire le lien entre pédophilie et homosexualité.
    Également, je ne partage pas du tout les propos que vous tenez sur l’initiation sexuelle des mineurs. Je vous rappelle que de nombreux procès ont lieu chaque année concernant des professeurs, des femmes aussi, ayant eu des relations sexuelles avec leurs étudiants. Cela ne peut être pris à la légère et les dénonciations justifiées des familles et les condamnations illustrent que les sociétés occidentales n’acceptent guère plus l’ephébophilie que la pédophilie.
    Enfin, je crois qu’une relation sexuelle a besoin d’un certain contexte pour être vraiment un don de soi permettant un épanouissement de la personne. L’engagement pour la vie dans un mariage permet d’apporter cette sécurité légale et affective nécessaire au don plénier. Dans les autres types de relations, il y aura toujours un risque plus ou moins grand d’exploitation de l’une des personnes consentantes… Et je pense que c’est le cas lorsqu’il s’agit de personnes mineures.
    Jean-Léon Laffitte

  4. Bonsoir M. Laffitte,

    j’habite un quartier pauvre où la sexualité n’a que faire du don de soi et de l’épanouissement de l’individu. Ce sont là des sentiments qui expriment une réflexion mûrie dans la douceur d’un appartement bien chauffé , c’est à dire à rebours des préoccupations primaires d’un adolescent de 15 ans acculé à la rue. Je n’affirme pas qu’une enfance démunie est imperméable aux sentiments bourgeois. Mais la faim, la violence et l’indolence affective télescopent les perceptions, les atrophient pour n’en laisser que la portion congrue, celle de la chair. Et cette pauvreté, M. Laffitte, est le fait d’un nombre croissant qui, partageant l’indigence du cœur et la pauvreté de l’être, contribue à l’érosion des conventions. Là où vous espérez mieux, je constate le pire, comme une gangrène qui ronge le savoir, les sociabilités, la morale.

    Car il faut voir les choses comme elles sont. La pauvreté n’est plus l’apanage exclusif des faibles revenus. Elle s’étend aux plus riches qui partagent avec les étages inférieurs une détresse qui aura tôt fait de nous ramener tous au creuset. Sachant que progressivement tout se marchande à l’aune de l’ambition, de l’orgueil, des prétentions ou des préjugés, il faut conclure que tout se vend. C’est ainsi que cet adolescent de 15 ans, dépourvu de l’idée de Dieu, accepte de se négocier au travers de l’alcool, les drogues ou le crime pour s’assurer les passages essentiels vers des idéaux appartenant au banal des jours. Les principes ne sont plus organisateurs, au mieux ils s’épanouissent chez ceux qui s’en targuent, au pire il s’étiolent chez les insouciants. Quant à l’amour, il se fait toujours plus permissif et éphémère, navigant d’un port à l’autre sans jamais pouvoir accoster. Vous ai-je dit que l’instabilité est le fait des pauvres, riches ou démunis?

    Bien sûr, vous pourrez toujours me citer des maximes généreuses ou des cas exemplaires, vous référer à l’histoire ou des philosophes. Je ne vois que la rue, contrainte par le nombre et son désordre, habitée par tant de solitude et de bêtise à la fois. Là s’y côtoient toutes les facettes du monde, du meilleur au pire, mais guidé par la même soif d’être. Pourtant, c’est ici que nous nous retrouvons vous et moi. Dans l’espoir qu’au travers de tant de noirceurs filtre quelques sentiments simples (je ne dis pas purs) pouvant conduire au bonheur. Ce dépouillement, ce relâchement des attentes à l’égard des autres est la clé pour parvenir au prochain et finalement s’élever. Ici, uniquement, résident vos espoir de don et d’épanouissement. mais pour y arriver, il faut du temps, c’est à dire un pain que le jeunesse ne consomme plus puisque appartenant qu’à l’instant.

    Je vous devine patient, M. Laffitte. Je le suis aussi. Voyons si nous vivrons assez longtemps pour assister à la renaissance de vos idéaux.

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