Humilité et dévouement

L’automne dernier, j’ai travaillé à la réédition du livre Les saints, ces fous admirables (Novalis, 2018), un ouvrage de Jacques Gauthier présentant quelques-unes de ces figures exceptionnelles de l’histoire du christianisme. Cependant, j’ai été mis en contact en fin de semaine dernière à un autre genre de sainteté en participant aux funérailles de Thérèse Lavoie, ma grand-mère paternelle, qui est décédée il y a maintenant presque deux semaines. Permettez-moi de rendre hommage à cette sainte de l’ombre dont l’histoire pourrait être celle de milliers de nos aînés.

Issue d’une famille de cultivateurs, ma grand-mère a quitté Rimouski avec sa famille à l’âge de sept ans pour prendre part à la colonisation de la Gaspésie dans les années 1930-1940. La famille était établie à Saint-Jean-de-Brébeuf, un petit village de l’arrière-pays gaspésien qui a été fermé dans les années 1970. Cette expérience de colonisation a profondément marqué ma grand-mère qui a tout fait pour que ses enfants ne manquent de rien. Mariée à Roland Saucier, un gars de Val-Brillant dans la vallée de la Matapédia, ma grand-mère a quitté la Gaspésie pour aller s’établir au Saguenay, là où les perspectives d’emploi étaient bien meilleures.

Ils s’établirent à Saint-Jean-Eudes, petit village qui fusionnera éventuellement avec Arvida, puis avec Jonquière, pour finalement s’intégrer à la ville de Saguenay, et eurent au fil des ans quatre enfants. La composition de leur famille suivait le modèle traditionnel d’alors : mon grand-père fut pendant de nombreuses années ouvrier, puis contremaître, pour l’aluminerie Alcan, fleuron de la région, alors que ma grand-mère, avec sa septième année élémentaire, restait à la maison pour s’occuper des enfants.

Cependant, ils se distinguèrent assez rapidement, alors qu’ils accueillaient la Caisse populaire du village dans la résidence familiale. Mon grand-père en était évidemment le gérant, mais c’était ma grand-mère qui, dans l’ombre, s’assurait de la justesse des comptes. Car malgré son manque d’éducation, elle avait toujours fait preuve d’une curiosité et d’une vivacité d’esprit hors du commun. Et c’est sans surprise que pour mes grands-parents, leurs enfants devraient, pour assurer leur propre avenir, bénéficier d’une solide éducation universitaire à laquelle ils eurent accès malgré leurs modestes moyens.

Même plusieurs années après que les enfants eurent quitté le nid familial, ma grand-mère n’a eu de cesse de se dévouer à eux, puis à nous, ses petits-enfants, lorsque nous sommes venus au monde. Malgré la distance — seule ma tante réside encore au Saguenay — elle n’a pas ménagé les déplacements pour venir nous voir ou pour donner un coup de main, que ce soit à ma naissance pour s’occuper de mon frère aîné ou lorsque mon père a bâti notre première maison avec mon grand-père.

Femme de son époque, ma grand-mère a toujours accueilli sans broncher les épreuves de la vie. Elle s’est aussi adaptée aux bouleversements sociaux et technologiques de la fin du 20e siècle avec une facilité déconcertante. Enfin, par son ouverture et son dévouement, elle a su nous transmettre sa curiosité et son amour de la famille. Elle se préoccupa de nous jusqu’à la fin et nous fit savoir toute son affection en nous laissant des messages alors même que la mort l’emportait. Elle s’est éteinte à l’âge de 92 ans, sans douleur et dans son sommeil, comme elle l’avait toujours souhaité.

Aux yeux de l’histoire, ma grand-mère n’est pas une femme exceptionnelle. Mais son empreinte sur nous est forte, vivace et nous convie à nous dépasser. Bien qu’elle ait œuvré la majeure partie de sa vie dans l’ombre, je comprends maintenant que c’était par choix, afin d’aider son mari, ses enfants et tous ses descendants à s’élever encore plus haut. Ce dévouement exemplaire invite à la réflexion et illustre admirablement, à mon sens, le don de soi essentiel pour être un bon parent. Une sorte de sainteté de l’ombre, en somme.

Image : Yannick Gagnon, Église de Saint-Jean-Eudes (2015)

7 Comments

  1. À vous lire je suis inquiet pour votre épouse. Malgré l’hommage chaleureux que vous rendez à votre grand-mère, votre texte est résolument réactionnaire, écrit à l’envers du combat des femmes au cours du siècle dernier, à revers de la prise de parole massive qui est la leur depuis quelques mois. J’en veux pour exemple votre dernier paragraphe que je vous invite à relire au masculin pour comprendre combien le rôle que vous attribuez aux femmes s’applique avec inconfort aux hommes. Cette distance, cette difficulté à plaquer l’un sur l’autre porte un nom: sexisme.

    Croyez bien que je n’oppose pas affirmation de soi et humilité. D’ailleurs, combien de saints (ex. Mère Teresa) ont dû faire preuve de caractère, sinon d’autorité, pour combler leur mission? Mais l’humilité ne peut s’exercer en oublie de soi, mortifère à tout ce qui compose nos richesses individuelles, en proposition contraire à notre être profond. L’humilité me semble cette qualité qui arrondit nos aspérités sans nous dévêtir de ce que nous sommes. Aussi n’y a t-il pas de contradictions entre l’essentiel des positions féministes et la recherche des vertus de l’humilité. Croyez-moi, j’ai connu tant de religieuses occupant des postes de direction pour savoir qu’on peut très bien associer les deux.

    Gardez à l’esprit que les hommes et les femmes sont radicalement égaux et que ni l’un ni l’autre ne vie dans l’ombre de l’autre mais en collaboration. Je n’en dis pas davantage, le reste appartenant à l’évidence des choses et aux respect des femmes.

    • Bonjour monsieur Lalonde !
      Ce texte se voulait d’abord et avant tout un hommage adressé à ma grand-mère qui, peut-être malgré les apparences laissées par mon texte, s’est éloignée à bien égard des clichés des femmes de son époque. Je souhaitais aussi mettre de l’avant sa façon bien à elle de faire sa marque et de démontrer son amour. Mon intention n’était pas du tout d’en faire un idéal type sur la place de la femme dans la société, bien au contraire. « L’ombre » que je mentionne dans mon texte ne fait pas référence à un quelconque rapport entre femmes et hommes, mais plutôt à notre rapport personnel, peu importe notre genre, à la notoriété, au prestige et à la vie publique. Il en est de même du dévouement et de l’humilité que je mentionne.
      Cela étant dit, il est évident que les femmes et les hommes sont égaux et que leurs tâches et fonctions sociales sont interchangeables et doivent être déterminées dans un esprit de collaboration et de complémentarité. La sainteté de l’ombre à laquelle je fais référence concerne l’état de parent, peu importe que l’on soit mère ou père, et de tout le travail que l’on entreprend loin des projecteurs pour soutenir et élever nos enfants.
      J’espère que ces précisions vous rassureront sur ma relation avec mon épouse et les femmes en général.
      Au plaisir de vous lire à nouveau !

    • Monsieur Lalonde,

      À vous lire, je suis inquiète pour votre épouse…

      Vos propos quant à l’égalité entre les hommes et les femmes sont tout à fait louables (même s’ils n’ont aucun lien avec le présent texte). Pourtant, avant de faire preuve de condescendance en ce sens et de prendre votre petit ton moralisateur, vous devriez revoir votre propre position quant au droit de la femme à s’émanciper et à vivre cette égalité.

      En effet, vos commentaires dans un blogue précédent sur le droit à l’avortement remettant en question la liberté de la femme de mettre un terme à une grossesse (peu importe les raisons) et à s’approprier son propre corps donnent carrément froid dans le dos. Vous passez par de tristes raccourcis en occultant toute conséquence physique, psychologique, économique, professionnelle, sociale ou familiale inhérente à une grossesse et avec laquelle la femme devra vivre. La mise en adoption après avoir porté et accouché un enfant n’est qu’une simple formalité sans conséquence, n’est-ce pas?
      Vous ne laissez pas le droit aux femmes de se choisir et vous venez aujourd’hui vous insurger contre le sexisme.

      « Je n’en dis pas davantage, le reste appartenant à l’évidence des choses et au respect des femmes ».

  2. Mes sympathies Simon pour la perte de votre grand et l’hommage que vous lui rendez est touchant
    J’émets des réserves au propos de M
    Lalonde car c’est une lecture actuelle d’un temps tellement différent. Juste un exemple il y avait encore de nombreuses résidences en Gaspésie qui n’avaient pas de toilette à l’eau dans la maison dans les années 60. Pas si loin les années 60

  3. Mme Rousseau,

    la singularité des siècles ne justifie aucun bémol à la dignité des femmes.

    M. Maltais,

    je vous remercie pour cette réponse pleine de gentillesses. Certes je comprends vos propos mais n’y adhère pas. Mais les désaccords fondent le dialogue, n’est-ce pas?

  4. Bonjour Mme Borgia,

    j’ai commis un texte sur l’avortement que j’assume pleinement. Je ne crois pas à ces raccourcis intellectuels qui consistent à confondre égalité des sexes et droit à la vie, à diminuer la règle en invoquant ses exceptions et cherchent à censurer. À vous qui me reprocher mon ton moralisateur, de quelle pâte se compose la vôtre?

    Pour clore une réponse déjà trop longue, expliquez-nous comment vous ne voyez aucun liens entre l’égalité des sexes et cette humilité silencieuse et humiliante qui fut le lot des femmes jusque dans un passé encore récent? Vous qui terminez votre texte en ne voulant en dire plus gagneriez à vous expliquer davantage.

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