Histoires de sexe

Il y a un peu plus d’un an, le pape François chargeait les évêques du monde entier d’une vaste enquête auprès des catholiques à propos de la manière dont l’enseignement de l’Église sur la famille était reçu et vécu au quotidien. L’enquête devait servir à préparer le synode d’octobre 2014 et, plus encore, celui d’octobre 2015.

Pour quiconque a suivi les événements autour du synode de 2014, il est manifeste qu’on assistera à tout un brasse-camarade en octobre prochain. Deux clans se sont formés, et s’affrontent depuis : celui de la « miséricorde », autour du cardinal Walter Kasper; celui de la « vérité », autour d’autres figures de proue, dont le cardinal Ouellet.

Évidemment, séparer l’ensemble des participants en deux clans bien définis, et pousser l’audace jusqu’à baptiser ces clans, voilà une méthode dont on pourrait fort légitimement relever le manque de rigueur. De fait, bien des clercs et des laïcs demeurent inclassables, et chacun se réclame à la fois de la miséricorde et de la vérité. Plus encore, selon les problématiques discutées, des participants passent d’un clan à l’autre.

Tout de même, pour qui n’est pas prompt à sauter aux conclusions, les schémas ont leur utilité. Tout comme les sondages… Le journal La Croix vient de publier les résultats de l’enquête qu’elle a menée auprès de ses lecteurs et lectrices. Une enquête similaire à celle demandée par le pape.

D’entrée de jeu, on doit saluer l’initiave. Car les conférences épiscopales ont répondu de manière très différenciée à la requête du Saint-Père. De vastes consultations eurent lieu en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie. Au Canada? Faudrait qu’on me dise où il fallait s’inscrire…

Le plus beau avec les enquêtes allemandes et australiennes (et sans doute d’autres), c’est qu’on en a publié les résultats. Et malgré les différences de sensibilité, il est frappant de constater que ces derniers coïncident d’un pays à l’autre… et avec ceux que viennent de rendre publics La Croix.

Il vaut la peine d’aller lire les compte rendus. Mais voici, pêle-même, quelques conclusions. À propos

  • Des nullités de mariage : la grande majorité trouve le procédé non seulement excessivement laborieux, mais également hypocrite. Quand des gens se sont aimés et ont eu des enfants ensemble, dire que leur mariage sacramentel est « nul », dans le sens qu’il n’a jamais eu lieu, disons que ce n’est pas le nec plus ultra de l’attitude pastorale.
  • De l’indissolubilité du mariage : la majorité y tient, et ne veut rien savoir de reconnaître un « divorce catholique ». Cependant, la plupart sont favorables à la pratique orthodoxe du mariage de miséricorde, qui donne la chance aux séparés de vivre une seconde union, non sacramentelle.
  • Des personnes homosexuelles : la grande majorité s’insurge contre une distinction faite selon les pratiques sexuelles, notamment en regard de la communion et du sacrement du pardon. Beaucoup sont en faveur d’une forme de bénédiction des unions homosexuelles, mais pas nécessairement du mariage entre personnes de même sexe.
  • La contraception et l’abstinence avant le mariage : ces deux enseignements sont largement… répudiés.

Quelle valeur attribuer à ces résultats? C’est la délicate question du sensus fidelium. Où commence-t-il, où finit-il? Le Magistère enseigne que le peuple de Dieu, quand il se prononce unanimement sur une question de foi ou de morale, ne peut errer, en raison de son « sens de la foi ». Considérant qu’il est absolument impossible qu’il y ait unanimité sur quoi que ce soit, quelle proportion du peuple de Dieu doit être d’accord pour qu’on parle de sensus fidelium? Et quelles sont ses voies légitimes d’expression?

Traditionnellement, quand la hiérarchie est divisée, ça règle le problème : il n’y a pas sensus fidelium. Mais le cas qui nous occupe pose tout de même question : quand on interroge la base, il y a un vaste consensus, peu importe le pays des membres interrogés (une objection, tout de même : on connaît peu les résultats des pays non occidentaux). De plus, il ne s’agit pas de résultats provenant d’un vox pop éclair : ils reflètent la position réfléchie et la posture assumée d’un nombre considérable de personnes qui font le choix libre de se présenter comme catholiques. Ce n’est pas rien. Ce n’est vraiment pas rien. Au pape et aux évêques d’en prendre acte.

Photo: Sasha Kohlmann, Family, Sex Shop (2013)

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