Histoires alternatives

Vous l’avez peut-être remarqué en me lisant ces derniers mois, mais j’ai une grande passion pour l’histoire. Je suis fasciné par le passage du temps et ses effets sur nous. Mais aussi, j’ai beaucoup de plaisir à en apprendre le plus possible sur les expériences vécues par ceux qui nous ont précédés, car j’ai l’intime conviction que leur témoignage nous constitue très concrètement une excellente clé d’interprétation du présent et qu’il peut servir de carte routière pour l’avenir.

Je n’utilise pas le terme « témoignage » de façon innocente, car c’est l’essence même du matériau de base du récit historique. Tout bien considéré, les historien(ne)s ne travaillent qu’avec des traces, qu’elles se présentent sous la forme de textes, d’illustrations, de pièces de monnaie, de vestiges, etc. En tant que témoins d’une époque et d’une société donnée, il est important d’interpréter ces traces en tenant autant compte du contexte de leur persistance dans le temps (la façon dont elles sont parvenues jusqu’à nous, et sous quelle forme) que de leur contenu.

Dès lors, on comprend bien que la véracité d’un fait historique se construit par la comparaison et les liens créés entre différentes traces (parfois, on appelle cela susciter le « dialogue entre les sources »). Mais là où l’histoire se distingue des autres sciences, c’est par sa façon de présenter ses résultats qui, traditionnellement, renvoie au second volet sémantique du concept qui la désigne, soit celle du récit.

Étant donné l’importance prépondérante du temps dans l’appareillage conceptuel de l’histoire, il n’est peut-être pas surprenant qu’il en soit encore ainsi de nos jours. En plus d’être conditionné par la variété et la fiabilité plus ou moins grande des sources qui le constituent, un fait historique se trouve donc hautement tributaire des choix de celui ou celle qui l’a présenté. On pourrait même dire, qui en est l’auteur(e). D’où l’importance de l’historiographie, soit l’étude de la méthode historique (à travers le temps, bien sûr).

Car on ne s’intéresse pas au passé sans avoir une intention préalable pour s’y attarder. Dès lors, afin d’avoir une idée réellement juste sur le passé, il ne faut pas seulement s’informer des témoignages ou des faits historiques, mais aussi de leurs auteur(e)s, de la façon dont ils les rapportent, des intérêts qu’ils défendent, etc. Ainsi, par un superbe revirement de situation, la méthode historique se présente comme un outil utile pour l’évaluation des sources du passé, mais aussi de celle des nouveaux témoignages que constituent les récits historiques du présent.

À notre ère de l’information et de la communication, où les messages s’échangent à une vitesse quasi instantanée et où la masse de connaissances facilement accessible change toute recherche en un véritable travail d’enquête, il peut être bon de se rappeler l’existence de ces principes simples qui permettent d’évaluer la valeur d’un discours. Je ne dis pas qu’ils sont nécessairement les meilleurs pour appréhender le monde d’aujourd’hui. Mais face à tous les « faits alternatifs » qu’on nous propose au quotidien, une certaine profondeur historique ne peut qu’être bénéfique… à condition de savoir d’où écrit son auteur(e) !

Image : d.k.peterson, Alternative Facts (2017)

5 Comments

  1. Vous écrivez: « En plus d’être conditionné par la variété et la fiabilité plus ou moins grandes des sources qui le constituent, un fait historique se trouve donc hautement tributaire des choix de celui ou celle qui l’a présenté. On pourrait même dire, qui en est l’auteur(e). D’où l’importance de l’historiographie, soit l’étude de la méthode historique (à travers le temps, bien sûr)./Car on ne s’intéresse pas au passé sans avoir une intention préalable pour s’y attarder. Dès lors, afin d’avoir une idée réellement juste sur le passé, il ne faut pas seulement s’informer des témoignages ou des faits historiques, mais aussi à leurs auteur(e)s, à la façon dont ils les rapportent, aux intérêts qu’ils défendent, etc. Ainsi, par un superbe revirement de situation, la méthode historique se présente comme un outil utile pour l’évaluation des sources du passé, mais aussi de celle des nouveaux témoignages que constituent les récits historiques du présent. »

    Permettez-moi de vous rappelez qu’un objet d’étude qui présente des insuffisances sur le plan des sources ne peut constituer un sujet de recherche, encore moins un article scientifique, nonobstant la volonté du chercheur. Celui-ci évolue au sein d’une communauté dotée de règles strictes auxquelles sont rattachées bourses et réputations desquelles personnes ne veut déchoir. Votre argument ne tient pas.

    Vous avez tort de présumer que l’historien défend un programme personnel à partir de son sujet de recherche comme s’il pouvait orienter celui-ci de manière à démontrer des thèses qui conforteraient ses opinions personnelles. Les faits historiques ont contraint Marx à des exceptions dans sa théorie du matérialisme historiques tandis que l’adjonction des sciences sociales à l’analyse historique (Nouvelle histoire) dévie les hypothèse vers des résultats toujours étonnants. À moins de faire référence à des démagogues, votre argument ne tient pas.

    Enfin, ce que vous appelez la méthode historique est en fait plurielle, celles-ci étant aussi nombreuses qu’il y a d’épistémologies en histoire. Si les grandes écoles historiques se parlent peu, elles n’en possèdent pas moins leurs richesses propres, souvent complémentaires, garante de vérité. Il s’agit moins d’un outil à manipuler que d’une manière de réfléchir l’histoire, de l’articuler et de produire du savoir.

    C’est la méconnaissance des sujets qui produisent les fakes news.

    • Bonjour monsieur Lalonde !

      Vous ne serez pas surpris d’apprendre que je suis en désaccord avec le jugement que vous portez à mon texte. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

      1) Je ne pense pas avoir laissé entendre dans ce billet que la volonté seule d’un chercheur peut permettre de mener à bien une recherche et d’en diffuser les résultats tout en prétendant se situer dans un autre domaine que la fiction, d’autant plus que je n’aborde pas le thème de l’insuffisance des sources. Bien évidemment, si les sources sont pauvres, le sens et les interprétations qu’il est possible d’en tirer seront moindres eux aussi. Et tout l’appareillage critique (notes de bas de page, citations, etc.) dont les historiens sont particulièrement friands peut justement servir d’outil de régulation intellectuelle et de validation communautaire. Il peut parfois servir de moyen pour asseoir son autorité de la même façon qu’une langue très verbeuse, mais là n’est pas notre sujet.

      2) Au contraire, je crois plutôt qu’il est évident qu’on ne peut écrire qu’à partir de soi, de sa propre expérience et de ses aprioris. Ce que vous appelez la « défense » d’un programme personnel n’est pas nécessairement une action consciente, mais plutôt la somme de tous les éléments qui conditionnent notre regard sur la réalité. Cela ne veut pas dire que l’on effectue des recherches avec l’intention (malveillante ou non) de justifier notre point de vue. Cela veut simplement dire qu’un chercheur pose des questions (des hypothèses si vous préférez) à partir de ses intérêts personnels et des biais qui sont les siens. Maintenant, si les résultats qu’il obtient lors de son analyse viennent infirmer son intuition originelle, sa probité intellectuelle et les outils de régulation cités précédemment l’amèneront à faire état de ces divergences lors de leur publication. Mais notre regard sur la réalité n’est jamais neutre, ce ne sont pas que les démagogues qui ont des aprioris.

      3) Bien sûr qu’il existe une panoplie « d’écoles historiques » qui font parler les sources chacune à leur façon. En fait, c’est en partie ce que je cherche à exprimer en présentant dans ce billet la posture éminemment personnelle de l’historien. Ce que j’appelle la méthode historique (cette étiquette est réductrice, je l’admets) réfère en fait à l’art de la critique des sources. Tous les historiens (et bien d’autres personnes) le font, et ce, peu importe les outils subséquents qu’ils utiliseront, lors de la production de faits historiques. D’ailleurs, les grandes écoles historiques françaises du 20e siècle (l’histoire économique de la longue durée, l’histoire politique événementielle, la nouvelle Histoire, etc.) tendent plutôt à s’interpénétrer et on parle beaucoup aujourd’hui de la prépondérance de l’histoire culturelle (qui est, j’en conviens, un concept flou et multiforme).

      Enfin, pour ce qui est de la production des fake news (qui diffèrent des faits alternatifs), je vous encourage à jeter un coup d’œil à cette chronique de Jeff Yates qui a interviewé le Québécois derrière plus d’un site de désinformation au monde (http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1024190/entrevue-quebecois-responsable-pires-sources-desinformation-monde-world-news-daily-report-journal-mourreal). Je ne pense pas que seule l’ignorance peut mener à la production de fake news.

      J’espère avoir clarifié certains éléments de ma pensée qui n’étaient peut-être pas clairs.

      Bonne journée !

  2. Bonjour M. Maltais,

    je reçois votre texte comme une grande bouffée d’air frais et vous en remercie. Je ne suis pas sans y reconnaitre certains arguments repris à mon compte pour dénoncer la propension de certains exégètes à se proposer avec trop de poids dans certaines analyses historico-religieuses. Il faut convenir que personne n’est à l’abri de la mauvaise foi mais la/les méthodes historiques font généralement barrages aux tentatives d’interprétation/réinterprétation déviantes de l’histoire. Ceci dit, il y aurait tout un chapitre à écrire sur le poids de la rectitude politique en histoire et les freins qu’elle impose à la recherche. Car la censure positive peut être aussi insidieuse que tout projet préalable à une étude historique. Il y a des silence qui hurlent…

  3. Monsieur Lalonde, je m’interroge sur votre façon d’intervenir à l’égard de différentes publications que j’ai consultées sur les Carnets du parvis (pas seulement celle-ci, malheureusement). Sans égard au fait que je sois ou non en accord avec ce que vous exprimez, je me permets de vous manifester mon inconfort quant à votre ton systématiquement condescendant et à votre usage abusif du débat contradictoire. Votre attitude oriente le blogue vers une joute oratoire stérile plutôt que d’alimenter un échange constructif d’idées. Ne vous méprenez pas, car je ne souhaite pas que les échanges ne deviennent qu’un ramassis de commentaires approbateurs et sans substance. Je vous crois suffisamment intelligent et articulé pour en saisir la nuance. Il n’appartient qu’à vous d’appartenir à la catégorie des blogueurs d’intérêt plutôt qu’à celle des gérants d’estrades dont on élude les propos tendancieux. À vous de choisir comment vous désirez utiliser votre fine écriture : pour vous-mêmes, ou pour le lecteur?

  4. Monsieur Saucier, votre exaspération est à l’échelle de votre long silence. En participant davantage à ce blogue, vous pourriez assurément contribuer a nourrir mes stérilités et rabaisser ma condescendance. Après tout, les désaccords alimentent le dialogue. Veuillez accepter ce commentaire comme une invitation plutôt qu’une rebuffade.

    Amitié.

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