François et l’à-propos pontifical

Mardi dernier est paru dans la section « Débats » de La Presse+, sous le titre sensationnaliste « La nouvelle croisade », un article de M. Ferry de Kerckhove, vice-président de l’Institut de la Conférence des associations de la Défense, à propos de l’appel répété du pape François à une action concertée contre le groupe s’autoproclamant État Islamique.

En résumé, l’auteur juge inopportun cet appel qui court le risque d’empirer les tensions religieuses et d’agir comme un levier de recrutement de plus pour l’EI :

« Personne ne peut mettre en doute la haute intégrité morale de la position du Saint-Siège et son statut d’observateur permanent auprès de l’ONU lui permet d’exprimer une opinion sur les grandes crises, surtout quand il s’agit de mettre en exergue le rôle de l’organisation mondiale. Mais pour l’EI, cet appel de la plus haute instance religieuse dans la chrétienté ne peut qu’être interprété comme une invitation à une nouvelle guerre de religion, à une croisade contre l’islam, une fois de plus à une attaque de l’Occident contre le monde musulman. »

Bref, c’est la problématique de l’à-propos qui refait surface. Toute vérité est-elle bonne à dire ? Un geste intrinsèquement bon doit-il être posé même si les conséquences qui risquent d’en découler sont néfastes? Les actes « justes » (i.e. posés dans une intention de justice) sont-ils toujours « justes » (i.e. posés avec justesse) ?

C’est une problématique qui a déjà donné des maux de tête aux médias en ce début d’année 2015 : devait-on, au nom de la liberté d’expression, publier des caricatures de Mahomet suite au massacre de Charlie Hebdo, au risque d’aggraver les tensions ?

Le Vatican est un abonné de ce genre de dilemmes moraux. L’exemple le plus douloureux du XXe siècle date de la Seconde Guerre mondiale : Pie XII a-t-il bien fait de ne pas dénoncer publiquement, avec force et sans détour, les crimes des Nazis ? Ses défenseurs plaident qu’il ne pouvait pas mettre Rome et les chrétiens européens en danger, qu’il a pu sauver plus de vies en ne s’aliénant pas le régime de Hitler, qu’il savait que son intervention ne pouvait, de toute façon, renverser la vapeur, etc. Ses détracteurs répliquent qu’il a fait preuve d’une complaisance criminelle, aveuglé par sa peur du communisme et sa proximité avec Mussolini.

Je ne veux pas relancer ce débat, qui ne saurait être tranché, si c’est vraiment possible, que lorsque les archives du pontificat de Pie XII auront fini d’être digérées. La question est de savoir si M. de Kerckhove a raison dans son analyse. Je crois que c’est le cas. Considérant :

  • Le peu d’effet escompté de l’appel pontifical, dans un contexte où les puissances occidentales semblent unanimes pour dénoncer l’EI tout en en restant à une intervention prudente
  • Le risque réel que l’appel pontifical soit récupéré par l’EI pour renforcer le caractère « djihad » du conflit
  • La situation des chrétiens en Syrie et en Irak

le Saint-Siège se doit d’être très circonspect dans cette affaire. Circonspect ne veut pas dire complètement silencieux : chaque fois que des chrétiens sont persécutés, chaque fois que des atrocités sont commises, le pape a le devoir de condamner ces violences et d’aider selon les moyens à sa disposition. Mais endosser une action militaire, c’est sans doute aller trop loin. Pas parce qu’il a tort; mais parce qu’une telle sortie n’est pas opportune, dans le contexte.

Le pape François comprend d’ailleurs très bien la nuance entre une position jugée juste et la justesse de la prêcher publiquement : dans le dossier des culture wars, comme l’avortement et la contraception, François ne prétend pas que la position magistérielle traditionnelle est fausse; il a seulement affirmé à maintes reprises qu’il n’est peut-être pas opportun de la répéter sans cesse, sans quoi on risque de réduire, dans l’esprit des gens, l’Évangile et le Christ à ce genre de considérations. Qu’on soit d’accord ou non avec le souverain pontife concernant le point exact où il tranche la frontière entre l’à-propos et l’inopportun, on peut toutefois se réjouir qu’il cherche à avoir, ou conserver, le sens de la pertinence.

Photo: War and Peace, Jayel Aheram, 2006

3 Comments

  1. Un vieux proverbe dit : Tu ne peux plaire à tout le monde et ton père. Je laisse à l’église de juger si son geste fut bien ou mal. J’ai toujours détesté ceux qui jugent les faits de l’histoire (surtout après tant d’années). C’est la raison que je déteste les gérants d’estrade. Si une décision se prend il y aura toujours des gens pour abonder ou décrier cette décision. Le secret, d’après moi est de bien réfléchir avant de la prendre, après ceux qui la critiqueront le plus seront probablement ceux qui ne prennent jamais de décision. En passant beau tgexte.

  2. Aucune neutralité possible dans les décisions que prend l’être humain. Il doit faire un choix, autant pour les parents, les institutions pour l’éducation que l’État. Apprenons à assumer nos choix par la suite, quelque soit les oppositions!.

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