Familles bibliques et familles d’aujourd’hui

COLLABORATION SPÉCIALE: Sébastien Doane, bibliste et auteur, notamment, de Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible

Le pape François, clôturant samedi un synode mouvementé sur la famille, a critiqué les évêques inflexibles qui « s’enfouissent la tête dans le sable » et se réfugient derrière une doctrine rigide pendant que des familles souffrent. Cette réunion de trois semaines au Vatican se voulait une réponse catholique aux réalités familiales qui ont bien changé au cours des dernières années. Les expériences de vie contemporaines ont fait éclater le modèle familial classique. Un sentiment de nostalgie peut mener à penser que ce modèle était idéal et qu’il a toujours été présent avant les bouleversements de la vie contemporaine. Or, il est complètement anachronique de projeter la famille idéale des années 50 sur les temps bibliques. Curieusement, les familles bibliques sont encore plus éclatées que les nôtres.

D’ailleurs, pouvez-vous nommer une seule famille « normale » dans la Bible? C’est tout un défi! Dans la Bible, il y a de la polygamie, des adultères, des mères porteuses, des familles monoparentales, des fratricides, de l’inceste, des miracles, des divorces… mais pas de famille « normale ». Toutefois, les récits bibliques montrent que les familles imparfaites, différentes et marginales sont celles que Dieu choisit pour développer son alliance avec l’humanité. Dans cet article, je propose de mettre en lumière quelques éléments importants pour comprendre les familles dans le monde de la Bible. Nous nous attarderons en particulier aux différences entre notre conception habituelle de la famille et celles des textes bibliques.

L’amour?

Aujourd’hui, l’amour est le motif qui unit deux personnes et permet la fondation d’une famille. Il n’en va pas ainsi dans la Bible. L’amour pouvait bien faire partie de la vie familiale, mais les mariages bibliques sont avant tout des mariages « arrangés ». Ce sont les parents des mariés qui décidaient des alliances familiales. Les sources rabbiniques indiquent que les filles devaient être promises en mariage avant l’âge de douze ans. Le mariage se faisait en deux étapes. Durant la première étape, les époux restaient chez leurs parents respectifs en attendant que la fille ait ses règles et que la dote soit constituée. La deuxième étape du mariage était initiée par l’arrivée de l’épouse dans la famille de son mari.

L’étude de sociétés contemporaines qui ont encore une pratique de mariages arrangés peut nous aider à mieux comprendre la réalité vécue par les époux bibliques. Par exemple, en Inde, on voit à quel point le jour du mariage est difficile pour la jeune mariée qui quitte tout ce qu’elle connaît pour aller s’établir chez son époux qu’elle ne connaît pratiquement pas.

Religieux?

Aujourd’hui, il y a une distinction entre les mariages civils et religieux. Bien entendu, les catholiques sont invités à se marier à l’Église dans le cadre d’une cérémonie religieuse. Étonnamment, les textes bibliques ne soulignent pas le côté religieux du mariage. Les rares informations au sujet des mariages dans la Bible mettent l’accent sur la fête ou la nuit de noces, mais nous n’avons aucune indication concernant une ritualité religieuse. La famille biblique se fonde sur un contrat social et public sans souligner l’aspect religieux.

Monogame?

La polygamie des familles bibliques est bien connue. Le champion à ce titre est le roi Salomon qui aurait eu 1000 femmes (1 R 11, 1-3). Cette pratique était surtout réservée aux riches puisque pour avoir plusieurs femmes, il fallait les entretenir.

Mutuel?

Les membres d’une famille n’avaient pas de relations mutuelles. Dans ce contexte patriarcal, la femme était même vue comme une propriété de son mari. Par exemple, en Exode 20,17 la femme se retrouve dans une liste de « possessions » parmi la maison, les esclaves et les animaux. Les enfants étaient aussi vus comme dépendants du père qui pouvait pratiquement faire ce qu’il voulait d’eux. La Bible transmet même quelques récits qui montrent un père sacrifiant son enfant pour Dieu (Gn 22; Ex 22,28-29; Jg 11,29-40; 2 R 3,24-27; 2 R 16,3 et 2 R 21,6). On est loin de l’égalité des sexes et de l’importance accordée aux enfants aujourd’hui.

Fidèle?

La Bible condamne l’adultère, mais ce ne sont pas toutes les relations en dehors du mariage qui sont jugées ainsi. Il n’y a adultère que si une femme est mariée avec un autre homme que celui avec qui elle a une relation sexuelle. Il n’y a donc pas d’adultère si un homme marié a une relation sexuelle avec une femme qui n’est pas mariée. Par exemple, les relations sexuelles avec une prostituée ne sont pas des adultères. Ainsi, en Genèse 38, Juda couche avec une prostituée sans que ce soit vu comme quelque chose de négatif… jusqu’à ce qu’il découvre par la suite que la prostituée était sa belle-fille.

Indissoluble?

L’indissolubilité du mariage est très importante pour l’Église catholique. Sur cette question, les textes bibliques montrent pourtant une ambiguïté. L’Ancien Testament prévoit que les hommes pouvaient se séparer de leurs femmes pour diverses raisons (Dt 24,1-3). Par contre, les femmes n’avaient pas ce même droit. D’ailleurs, lorsque les femmes étaient divorcées, leur survie et celle de leurs enfants étaient menacées. En dehors de la prostitution, elles n’avaient pas beaucoup d’options pour assurer leur subsistance. C’est peut-être une des raisons pour laquelle Jésus s’oppose aux divorces (Mt 19,3-12).

L’autre famille de Jésus

Les évangiles transmettent une grande tension entre Jésus et sa famille. Par exemple, en Mc 3, 20-21, la famille de Jésus cherche à le ramener à la maison, car ils croient que Jésus a perdu la tête. Tout comme Jésus, ses disciples ont quitté leurs familles. Le fait de haïr sa famille biologique est même présenté comme un critère nécessaire pour devenir disciples : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Luc 14,26). Le groupe qui se forme autour de Jésus renonce au modèle familial pour créer un autre type famille. La famille de Jésus n’est plus sa mère ou ses frères, mais « quiconque fait la volonté de Dieu » (Mc 3,33). Contrairement aux familles biologiques, cette nouvelle famille n’est plus hiérarchique. « N’appelez personne sur la terre votre père; car vous n’en avez qu’un seul, celui qui est dans les cieux » (Mt 23,9). Les membres de cette famille singulière se voient comme des frères et des sœurs du père céleste.

D’hier à aujourd’hui

Le modèle familial « normal » ou « parfait » n’existe pas dans la Bible. Le mythe de la famille parfaite n’a aucune racine biblique. Si les textes bibliques racontent que Dieu est entré en relation avec des familles marquées par le fratricide, l’adultère, le divorce… pourquoi ne pourrait-il pas le faire encore aujourd’hui? La lecture de la Bible est le meilleur outil pour apprendre à trouver Dieu dans la réalité de nos familles imparfaites. Au terme du synode, le pape François a dit : « Pour nous tous, le mot «famille» ne résonne plus comme avant », et il a bien raison.

Première parution dans Parabole, la revue biblique de SOCABI

Photo: zeevveez, 1 Kings 10:4 King (Solomon) & Queen (Sheba) (2011)

 

2 Comments

  1. Voilà bien une analyse qui interpelle nos certitudes en Afrique où le modèle abouti de la famille moderne est celui présenté par le catholicisme.
    Les investigations bibliques sur la question ne sont pas aussi rigoureusement menées que ce que tu nous donnes de découvrir par ici, cher Sébastien.
    L’Afrique connaît beaucoup de problèmes sociaux et de crises ainsi que des conflits inter-générationnels (plus de 60% de la population en Afrique subsaharienne ont moins de 25 ans). Au sein des familles, le vécu montre une sorte de fracture psychologique et socioculturelle, très subtile, entre d’une part, les couples ayant « réussi » le mariage selon le catéchisme de l’Eglise catholique romaine (même s’ils sont encore en marche), et les couples ne le vivant pas, soit à la suite d’un divorce, soit pour ne l’avoir pas encore contracté (et qui sont exclus des sacrements, la plupart du temps).
    L’approche inclusive que tu proposes, au regard de la Bible, m’éclaire personnellement et m’indique la voie de l’humilité, dans mon regard sur les autres modèles familiaux. Traditionnellement, un rejet, une marginalisation se produit insidieusement, dès qu’un couple marié à l’église se sépare. Ce n’est donc plus par ici le mariage qui est au service de la personne, mais l’inverse.
    Ton travail nous invite à une ouverture d’esprit. Le rejet ne vient pas souvent des autres, vers les couples mariés à l’Eglise, mais plutôt de nous, vis à vis les autres. Ton travail présente un grand intérêt parce qu’il apporte des nuances précieuses, sans remettre en cause les fondamentaux qui restent de l’ordre de « Quelles sont les aspirations communes des futurs époux, sous le regard de Dieu et avec sa grâce ? »
    Comment bien comprendre dans ce cas l’écrit de Paul dans 1 Corinthiens 6, 9-10 : « Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu » ?

  2. Merci Conrad pour ton commentaire. Je pense qu’une des pistes de solutions est aussi de décentralisé les réponses de l’Église sur cette question. Il est clair que les situations sociales de la famille en Afrique et en Amériques sont très différentes. Merci de nous apporter ta lumière.

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