Être un homme de la parole aujourd’hui

Dans le cadre du jubilé du 800e anniversaire de leur ordre, les Dominicains de la province canadienne francophone m’ont invité, la semaine dernière, à leur adresser une allocution fraternelle. Nul besoin de mentionner à quel point j’étais honoré par cette invitation, et un peu intimidé devant un parterre qui regroupait une somme impressionnante d’expériences de vie, d’Église et d’Évangile. Mon petit mot sur le thème « être un homme de la parole aujourd’hui » ayant été bien accueilli, j’en profite pour reproduire ici quelques-uns des passages principaux.

 

Nous voilà maintenant prêts à aborder les traits culturels conditionnant la capacité d’écoute des jeunes et moins jeunes de  « l’âge de l’authenticité». J’en relève six, qui me paraissent incontournables.

1) La prise en compte de l’expérience personnelle des gens. C’est devenu quasiment une évidence. Si l’on prêche un message abstrait, ou un message qui contredit l’expérience des gens, notre prédication va tourner à vide. Ça ne signifie pas que l’interprétation que chacun fait de ses diverses expériences est absolument juste et ne mérite pas qu’on l’évangélise. Mais si on ne prend pas ces expériences comme point de départ, et si l’on est incapable d’honorer ce qu’il y a de raisonnable dans les interprétations qui en sont faites, notre parole résonnera dans le vide. En fait, peut-être devrait-on revenir à la méthode socratique, à la maïeutique, c’est-à-dire à l’art de faire accoucher les personnes des connaissances qu’elles possèdent déjà en quelque sorte, sous forme d’intuitions ou de bon sens.

2) « Ça doit faire du bien ». Par cette expression, je traduis le fait que la spiritualité est de plus en plus liée au bien-être physique. La revue Spiritualitésanté en témoigne. C’est le retour en force du « Un esprit sain dans un corps sain » romain. Bonne nouvelle pour nous : le christianisme est justement la religion de l’Incarnation. La Bonne Nouvelle en est une pour l’être humain intégral, corps et âme. Par contre, le retour de cette sensibilité peut entrer en conflit avec un autre moment majeur de la Révélation : la Croix. Bien sûr, la croix est inséparable de la résurrection, dont bénéficie le corps. Mais il reste que le christianisme ne sera jamais la religion du confort. Je crois donc qu’une prédication efficace, aujourd’hui, doit promouvoir une spiritualité qui « fait du bien », mais en prenant soin de bien baliser le « bien » dont il est question. La vie n’est pas un feu roulant de plaisirs délicats, mais pour la majorité d’entre nous, ce n’est pas non plus la traversée de la vallée des larmes, mes excuses au Livre des Psaumes et au Salve Regina.

3) Le « découplage de la croyance et de la pratique ». L’expression est de Danielle Hervieu-Léger. Non seulement sommes-nous à une époque où il est possible, contrairement au Moyen-Âge, d’avoir foi en divers « objets de croyance », mais la structure même de l’acte de croire, de l’acte d’adhérer, est plus souple. Alors qu’auparavant, un bon catholique devait aller à la messe chaque dimanche, se confesser régulièrement, connaître son Notre Père et ses dix commandements, etc., c’est un peu différent aujourd’hui. Bien des gens ne sentent aucune contradiction entre leur foi et le fait qu’ils transgressent ouvertement l’enseignement de l’Église. Être catholique n’est plus un « package deal ». C’est plutôt un « oui » à un cheminement qui ne mène pas tout le monde au même endroit exactement. Le prédicateur doit avoir cela en tête.

4) Une ontologie molle. Je viens de parler d’une adhésion et d’une pratique à géométrie variable. Cette plus grande distance (je ne veux pas parler de tiédeur, en raison du verset de l’Apocalypse que vous connaissez bien) s’enracine dans un terreau métaphysique moins ferme que dans le passé. Conséquence pour la prédication : les raisonnements s’appuyant sur la métaphysique chrétienne traditionnelle, habituellement thomiste, n’ont plus aucune force. Et  c’est vrai aussi, jusqu’à un certain point, de la plupart des raisonnements abstraits. Déduire un comportement normatif de la « nature » que l’on prétend découvrir dans les choses, ça frappe très peu l’imaginaire contemporain. Pour nous, c’est une bonne occasion pour revenir au style de prédication qu’affectionnait Jésus : du concret, des images, des récits, etc.

5) Le néotribalisme. C’est un peu le phénomène-miroir du découplage de la croyance. Si plusieurs se sentent à l’aise avec une identité complexe, souvent en évolution constante, une identité-mosaïque qui se forme avec des référents glanés ici et là en cours d’existence, pour d’autres, c’est là une grande source d’anxiété. Dans un monde éclaté, ils cherchent un chez-soi bien délimité, un groupe d’appartenance stable, une identité claire dans laquelle se fondre. Assurément, il ne faut pas négliger cette sensibilité, qui a peut-être plus d’avenir qu’on le croit. Les gens cherchent la sécurité dans les moments de crise, et dans un contexte où la situation écologique se détériorera, que la technologie brouillera de plus en plus les frontières de l’humain, que l’immigration et les déplacements de population créeront de plus en plus de tensions, il ne serait pas surprenant de voir une forte réaction de repli identitaire. Après tout, la montée du Front national en France, ou de l’extrême-droite en Europe, tout comme le cirque Trump aux États-Unis, s’abreuvent à des sources d’insatisfaction et de peur profondes. Qu’est-ce que cela signifie pour l’homme de la parole d’aujourd’hui ? D’une part, que la prédication doit savoir habilement désamorcer la première cause du repli, la peur. « N’ayez pas peur », disait Jean-Paul II, reprenant les paroles de Jésus. Ne sous-estimons pas à quel point la Bonne Nouvelle est un antidote contre la peur qui bâtit des murs. D’autre part, de simples paroles, le plus souvent, ne suffisent pas pour rassurer. Les paroles ont besoin d’être relayées par une présence chaleureuse, fraternelle. Autrement dit, une bonne façon de contrer le néotribalisme qui émerge dans nos sociétés, c’est tout simplement de « faire Église », dans l’acception la plus ouverte mais aussi la plus concrète de l’expression.

6) La soif de vie et de liberté. L’individualisme a ses avantages. Les gens d’aujourd’hui, et en particulier les jeunes, ont un sentiment aigu de leurs aspirations à vivre pleinement. Or l’air ambiant qu’ils respirent est plutôt celui d’un monde clos, fermé sur lui-même, sans transcendance. Le confort de la vie moderne occidentale permet, pour certains, de se sentir repus pendant de longues années. Mais chez la plupart, il y a cette petite question qui n’est jamais très loin dans leur esprit : « est-ce tout, est là tout ce que c’est que la vie, ma vie, le monde ? » Beaucoup ressentent de l’allergie aux réponses toutes faites, voire aux mots même de la religion, mais ces mêmes personnes n’ont pas renoncé, je crois, à trouver des portes vers quelque chose de plus grand qu’eux, de plus grand que le monde dépeint par le matérialisme de base qui fait aujourd’hui office de métaphysique par défaut.

Ces six caractéristiques de l’âge de l’authenticité me paraissent devoir être prises en compte par l’homme de la parole d’aujourd’hui s’il ne veut pas prêcher dans le désert. Si l’on considère tous ces éléments ensemble, d’un seul regard, je me demande si l’on ne doit pas en venir à la conclusion que la tâche la plus noble que peut remplir un frère prêcheur à notre époque est de se mettre au service du décloisonnement des cœurs et des esprits. Car il n’est plus possible de prétendre formuler des vérités. La vérité, l’Évangile est peut-être essentiellement force de vie travaillant à rebours des réflexes « humains, trop humains » de repli. Repli identitaire, repli dans des définitions ou pratiques fixées une fois pour toutes, repli dans de vieilles habitudes, repli dans une vision du monde clos et maîtrisable à souhait, où la transcendance ne vient pas déranger la mainmise de l’être humain. La parole voulant épouser la forme et le dynamisme de la Parole avec un grand P n’a pas à définir, mais à mettre en chemin vers l’élaboration personnelle ET collective du sens. Cette mise en route a deux versants : tout d’abord, le patient et délicat travail de balayage des obstacles entravant le chemin; puis, l’offre non pas d’un itinéraire précis, non pas d’une destination bien définie d’avance, mais d’un carburant, d’un aliment, d’un pain pour la route. Et ce pain, nous l’avons dans la personne de Jésus. Mais un Jésus qui n’a pas toujours besoin d’être reconnu immédiatement et avec clarté pour mettre les gens en route, comme en témoigne le récit des pèlerins d’Emmaüs.

Image: JBrazito, Charlatan (2011)

3 Comments

  1. Ce texte fait plaisir à lire. Il nourrit l’espoir qu’en Église l’esprit critique côtoie encore l’esprit dévot. Permettez-moi de revenir sur quelques points particulièrement stimulants.

    Dans le point 1 de votre présentation vous dites « Ça ne signifie pas que l’interprétation que chacun fait de ses diverses expériences est absolument juste et ne mérite pas qu’on l’évangélise.  » On juge toujours de la justesse des choses à partir de nos certitudes. Sans suggérer un relativisme intégral, disons que je préfère chercher à arrimer mes préoccupations à celles de l’autre par le dialogue avant l’évangélisation bête et plate. Je prise peu la maïeutique. Le concept est joli sur papier mais je ne crois pas à la connaissance infuse et chercher à faire émerger du savoir de l’intuition se résume à en appeler à l’instinct. Le porteur de parole (j’aime l’expression) se doit d’écouter avant tout, c’est à dire s’abstraire pour permettre à mon prochain de se révéler avec ses forces, ses faiblesses et surtout ses doutes.

    Ces doutes sont nourris par bien des choses mais surtout par celle-ci: le bonheur. Idée motrice de beaucoup d’autres, le bonheur comme sujet philosophique est ressuscité au XVIIIe siècle après un long silence. Elle ne s’est jamais éteinte depuis et s’est instillée dans la pratique humaine comme filtre ultime devant guider nos choix et nos actions. La quête du bonheur interpelle la « croix », invalide les douleurs de la vie et rejette toutes contraintes. S’il elle ne s’oppose pas aux valeurs de justice inclues dans l’Évangile, elle conduit l’humain à se négocier des espaces de liberté contraires au principe de rigueur propre à la foi. Le bonheur est permissif. De plus sa poursuite s’indispose de l’espérance et préfère les attentes concrète.

    C’est ici qu’entre en jeu votre point 2 et le fameux Mens sana in corpore sano, une citation choisie qui vous révèle humaniste pour mon plus grand plaisir. Souhaitez un esprit sain (comprendre intelligence) c’est espérer l’équilibre de chacun, c’est à dire une indépendance relative à tous ces déterminismes qui nous entourent, nous imprègnent et nous transforment à chaque jour. La chose est en soi impossible et j’en veux pour preuve ce bonheur auquel je reviens. L’exacerbation de l’individualité, la dissolution progressive des solidarités et la singularisation de l’être pousse celui-ci à redéfinir son identité par l’apport de signes communs (l’importance accordée à la modification des phanères en est un bon exemple), des marqueurs sociaux qui contribuent à construire du sens à partir de l’objet, pour l’essentiel, de la marginalité des comportements pour l’exception. Le bonheur n’est désormais possible qu’au travers d’un consumérisme effréné qui, par définition, tourne à vide. Et voilà que ce qui doit renforcer la nouvelle identité de l’individu le fragilise. À la première adversité, il bascule et parfois chute. Il y en a qui ne se relève jamais. Certains en meurt.

    Cette fragilité peut aussi conduire à des dérives comme le repli identitaire auquel vous faites si pertinemment référence au point 5. Les troubles de notre époque sont le fait de l’Histoire alors que chaque époque connaît ses difficultés. Ceux qui se plaignent de la déchéances des mœurs font cohorte avec tous ceux qui ont tenu le même discours au fils des siècles. Or, ce terreaux est fertile pour le porteur de parole alors que l’Évangile nous invites à s’extraire de nous-mêmes et à s’élever vers l’autre. La véritable liberté n’est pas dans l’objet, la convoitise mais dans Sa parole. Ultimement, je reconnait que je suis l’autre et que son service, au lieu du mien, est l’unique voie d’émancipation.

    Merci pour ce magnifique texte, M. Guilbault, et pour l’opportunité de réfléchir.

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