De l’importance de se souvenir…

Nous avons créé une collection de petits livres sur l’histoire et les témoignages de belles réalisations de nos religieux québécois, la collection « Je me souviens » qui vous est présentée ici (Lien avec l’article « Je me souviens? ») et que je vous invite à découvrir.

Mais la nostalgie, la mélancolie, quelle importance? Regarder toujours en avant n’est-il pas la bonne condition pour être en vie jusqu’à la fin? Mais quel intérêt peut bien avoir l’étude de l’histoire dans nos vies?

Pour moi, elle est tout aussi importante que le fait d’habiter un chez-soi, ou pas…

Dans le film et roman de Bilbo le Hobbit, ce dernier transforme son désir de vivre intensément des aventures « extrêmes » dirions-nous, en prise de conscience de l’importance d’avoir un chez soi, en voyant la souffrance des nains de n’avoir plus aucune terre où vivre. Tous les jours nous voyons le drame des réfugiés se poursuivre, sans fin. Avoir un pays…

Je ne veux pas entrer dans la polémique souveraineté/fédéralisme. Mais indépendamment de cette question, je crois qu’il nous faudra bien un jour nous retrouver comme peuple, sans honte, avec joie dans une Saint-Jean-Baptiste dépolitisée, un peu comme la Saint-Patrick des Irlandais.

Mais pour cela, il faut s’aimer soi-même. Que fête-t-on quand l’on a peur d’exiger de vivre chez soi dans sa langue, en français? Quand nous avons honte de nos ancêtres catholiques et canadiens-français?

Pour ma part, j’aime les peuples du monde entier parce que j’aime mon peuple et son histoire. J’aime mon peuple et notre culture commune, famille de familles, parce que j’aime ma famille. J’aime ma famille parce que je m’aime. Le monde, les peuples, mon peuple, ma famille, moi-même, tout est relié pour moi dans une racine profonde qui est mon identité.

Ainsi, je ne crois pas à cet amour du monde désincarné qui dénigre et méprise notre histoire, notre culture, la défense de la langue française. Pour moi, la honte de soi ne rime pas avec l’amour du monde.

Si je ne connais pas mon histoire, comment pourrais-je aimer mon peuple? Si je n’aime pas mon peuple, comment être émerveillé par la différence et l’originalité des autres peuples si je ne peux même pas constater ce qui nous différencie parce que je ne sais pas qui je suis?

Je crois qu’on ne peut aimer profondément que ce que l’on connaît. Ce qui n’empêche pas d’être ouvert à la différence, mais cette différence doit être d’abord vérifiée par un esprit critique formé à partir de ce que j’ai constaté aimé déjà. La profondeur de l’enracinement est ce qui permet de juger de tous les vents, de ne pas les laisser nous emporter, déracinés et morts…

Les Québécois et leurs frères canadiens-français forment un peuple né il y a plus de 400 ans, originaire de France. Ce peuple s’est forgé une identité au contact le plus souvent accueillant (Hurons, Algonquiens, etc.) des populations autochtones, du paysage d’Amérique du Nord, identité enrichie par l’apport des diverses populations d’immigrations récentes (irlandais, anglais, italiens, haïtiens, etc.). Cette racine française et de culture chrétienne dont les Québécois peuvent être fiers constitue la majeure partie de leur identité, de leur histoire et de leur culture commune. Les nouveaux arrivants sont appelés à y participer en s’y intégrant et en apportant ce qu’ils ont de meilleur dans leur culture.

Et ce 23 mai 2016, je me remémorerai Dollard des Ormeaux et ses compagnons canadiens-français et amérindiens, et les Patriotes, qui ont donné leur vie pour que puisse survivre notre peuple en terre d’Amérique! Tout comme je fêterai bientôt avec joie la Saint-Jean-Baptiste!

Parce qu’après tout, qu’y-a-t-il de mieux, de plus tendre et réjouissant, que les souvenirs communs d’une famille que l’on aime?

Image : hanna d Maisonneuve (2012)

3 Comments

  1. Bonjour M. Laffitte,

    vous dites « Je crois qu’on ne peut aimer profondément que ce que l’on connaît. » Cette phrase est troublante car mon prochain est souvent cet inconnu que le Christ m’invite à accueillir sans conditions, une ouverture qui m’expose au risque de l’autre. Mais parlons Histoire.

    L’histoire est un construit de l’esprit à partir de faits objectifs, une représentation que nous voulons la plus juste possible mais qui comporte toujours des enjeux. De base, l’historien, malgré toute sa bonne volonté, porte son identité dans le regard qu’il porte sur les événements passés. Il n’en serait pas ainsi qu’il n’y aurait aucune polémique. C’est d’ailleurs là le sel des sciences dites humaines que les différents y poussent au dialogue, donc au progrès des connaissances. Conséquemment, dire qu’il faut connaître son Histoire présume qu’il n’y en a qu’une seule. Certes, il y a un fond commun qui résume les dates et les lieux mais celui-ci reste l’objet de l’analyse, c’est à dire de l’Interprétation historique qu’en font les chercheurs. Ce qui peut ici ressembler à un vice de forme n’est en fait qu’une mise en garde aux lecteurs.

    L’histoire de ce peuple qui se reconnaît dans les marionnettes géantes de la Saint-Jean Baptiste abstrait bien des acteurs qui, pourtant, précédaient pour les uns et succédaient pour les autres le siècle de la Nouvelle-France. Si mon ancêtre est arrivé en colonie en 1665, il fut scalpé par ceux qui l’avaient précédé sur le territoire et ses descendants ont cultivé la terre sous le regard autoritaire de ceux qui les avaient conquis. Voilà que de l’histoire d’un seul nous sommes désormais trois.

    Mais laissons là ce débat aux spécialistes et regardons ceux que vous souhaitez instruire. Vous conviendrez que chercher à élever l’esprit avec un champs d’étude morcelé comme un puzzle au gré des changements de gouvernements nuit à l’esprit de synthèse. Proposer un programme suppose une vision consensuelle de l’Histoire. Or vous-mêmes refusez d’entrer dans le débat entre souverainistes et fédéralistes et reconnaissant de ce fait que l’enseignement de cette discipline est grevée par ce conflit qui perdure depuis plus la Révolution tranquille. Malheureusement, il n’y a pas d’instance neutre suffisamment forte pour résister à la bêtise partisane des affairistes qui occupent les chaises de ministres.

    Autre chose. Participer à l’histoire d’un peuple, quel qu’il soit, n’oblige pas l’immigrant à se fondre dans l’ensemble. Au contraire, nous devons l’encourager à s’ajouter comme richesse supplémentaire à ce que nous sommes, présumant bien sûr que la majorité suffit à légitimer ce choix. C’est l’Histoire en marche et non celle désormais figée dans le temps que l’on regarde avec nostalgie. Comme les irlandais, les juifs, les italiens, les Haïtiens, les maghrébins sauront augmenter notre patrimoine commun par leur cuisine, leurs traditions, leurs croyances. La résistance qui leur est opposée en évoquant notre défense culturelle collective n’appartient pas au christianisme. Notre histoire devient commune, une coexistence qui ne devrait avoir pour dénominateur commun que la langue. L’Histoire ne doit pas servir de prétexte au replis sur soi. À défaut de bien connaître notre passé, apprenons notre présent dans l’esprit du Christ. Dans un siècle, ceux qui feront notre histoire nous salueront assurément.

  2. Bonjour M. Lalonde,

    Un point sur lequel je voudrais revenir est celui où vous dites : « La résistance qui leur est opposée en évoquant notre défense culturelle n’appartient pas au christianisme. Notre histoire devient commune, une coexistence qui ne devrait avoir pour dénominateur commun que la langue. »
    C’est une définition qui vous est personnelle du patriotisme dans le christianisme et qui ne correspond pas à la définition telle que la connaisse les catholiques :

    « On peut rapprocher l’amour et la justice dus à son pays de l’amour et de la justice dus à ses parents : père et patrie ont la même racine.

    De même que l’homme reçoit la vie et l’éducation de ses parents, il bénéficie de l’héritage de sa patrie au plan social, économique, politique et culturel. Aussi doit-il “honorer”, à sa manière, son pays et remplir ses obligations à son égard en faisant preuve de patriotisme et de sens civique. » (Catéchisme de l’Église de France no 569)

    « L’amour et le service de la patrie relèvent du devoir de reconnaissance et de l’ordre de la charité » (CEC no 2239).

    Mais en quoi consiste exactement cet amour de la patrie? Je vous invite à lire cette analyse à partir de réflexions de Jean-Paul II qui rejoignent l’enseignement traditionnel de l’Église. http://www.ichtus.fr/la-nation-selon-jean-paul-ii/

    Le patriotisme ne concerne pas seulement la langue, mais concerne aussi la culture et l’histoire d’un peuple. Ainsi que ses valeurs. Il est tout à fait légitime que les Québécois, par exemple, refusent les coutumes dégradantes de la polygamie, de l’excision, acceptées par d’autres cultures et parfois emportées dans les bagages des nouveaux arrivants.

    Cela n’empêche pas de s’enrichir du patrimoine culinaire ou autre de ces personnes accueillies, mais le dernier mot revient à la communauté qui accueille les nouveaux arrivants, tout en respectant les chartes des droits et libertés qui s’inscrivent elle-même dans le respect de la loi naturelle. L’adage plein de bon sens est généralement valable : « À Rome, on fait comme les Romains! »

    Non, il n’y a pas de contradictions entre l’amour de sa culture, de son histoire, de sa langue, le désir de protéger ce patrimoine et de le transmettre, ce qui implique effectivement l’intégration des nouveaux arrivants dans cette culture, ce qui est également un devoir de reconnaissance de leur part pour l’accueil par la communauté d’origine, tout en conservant et partageant ce qu’ils apportent de meilleurs dans leur propre culture. C’est ainsi que nous avons beaucoup à apprendre du « vivre ensemble » des communautés africaines par exemple.

  3. Bonjour M. Laffitte,

    Notre désaccord résulte d’un quiproquo sans grande importance. Là où vous parlez de patriotisme je pense nationalisme. Vu d’ici, le patriotisme est canadien alors que le nationalisme est québécois, deux notions qui fondent bien des quiproquos. La patrie réfère à la terre des ancêtres alors que le nationalisme fait la promotion multiforme d’une nation.

    Il est toujours dangereux de se référer à des textes qui appartiennent à une réalité différente, pour ne pas dire singulière. Il ne peut y avoir de correspondance exacte entres les fruits d’une réflexion élaborée aux racines d’une culture qui diffère ne serais-ce qu’un peu de la nôtre. Aussi subtiles que soient ces distances, elles sont source de quiproquos, d’aménagements ou de veulerie. En ce qui a trait à votre exemple du catéchisme, j’y vois le poids de celui ou ceux qui pensent, rationalisent la foi à des fins de diffusion au plus grand nombre. Nécessairement la démarche est réductrice en ramenant ses exemples aux plus petits dénominateurs communs. Mais surtout elle appartient à un contexte particulier.

    Dans un pays comme la France où, jusqu’à tout récemment, la nation coïncidait avec la patrie (mythe romantique de l’État-nation), les deux notions étaient pour ainsi interchangeables. Il était alors facile d’effectuer ce transfert un peu simple, pour ne pas dire ringard, du modèle familial vers les devoirs patriotiques. On y reconnait l’influence de la culture citoyenne qui règne en France depuis la Révolution et qui présume que l’enfant de la patrie a un devoir filial envers l’État. Seulement voilà, ce principe se fait dépasser sur la droite par une candidate à la présidence comme Marine Le Pen (et bien d’autres en Europe) et pour qui l’État ne reconnait plus tous ses enfants. Une France qui a accueilli Alcuin, Lully, Chopin, Picasso, se sent incapable d’absorber les bouleversements démographiques en cours. La notion d’accueil qui se doublait de la notion d’intégration se transforme sous l’effet du nombre et conduit tout doucement vers l’idée de coexistence. C’est le début d’un renouveau qui entrainera certainement dans son sillage des ajustements de la vision socio-politique du catéchisme.

    Le Canada, quant à lui, est terre d’immigration depuis les débuts de la Nouvelle France. La coexistence y a pris la forme du multiculturalisme. Si la porosité espérée entres les peuples s’est plutôt transformé en enfermement communautaire (échec vécu aussi en Grande-Bretagne), il demeure que le projet politique de l’immigrant coïncide avec celui de sa terre d’accueil, sa nouvelle patrie (Canada) mais dans le respect de ce qu’il est. Il y a clivage immédiat avec les impératifs limités aux intérêts des francophones. Le nationalisme québécois, dans sa forme actuelle, n’est pas inclusif puisqu’il réclame l’abstraction de ce qu’ils sont au profit de ce que nous sommes. Vous mêmes faite écho à cette fermeture à l’autre en disant qu' »À Rome, on fait comme les Romains » . Ce n’est là autre chose que ce vieux principe hégémoniste qui animait l’Empire. Mais la coexistence n’empêche pas la participation de tous à un projet commun… mais dans le respect de tous. Ils sont avec nous et on ne peut les rejeter à la mer.

    Ceci dit, je crains toujours les dérives identitaires. Prétexter l’exception culturelle pour justifier l’intégration radicale exprime une logique « Hérouxvillienne ». Rassurez-vous, je sais que vous n’appartenez pas à cette mouvance mais les propensions identitaires conduisent tout naturellement à ce genre d’écarts. Il faut être prudent, voilà tout. Et cette prudence je la souhaite chrétienne, inconditionnelle mais raisonnable.

    Je termine en vous signalant qu’un texte religieux, quel qu’il soit, n’est pas nécessairement chrétien parce qu’il émane de l’Église. Je vous rappelle la sainte Inquisition et ses bûchers, le silence obligé de Galilée, l’interdiction de l’Opéra ou la participation effective de prélats catholiques à l’oppression des gays en Afrique (dénoncé récemment par François). Il y aurait tout un texte à écrire sur la bêtise et la permissivité en Église. Bref.

Laisser un commentaire