Cathos de gauche, cathos de droite

Plusieurs critères peuvent être retenus pour distinguer ce que l’on appelle couramment les « catholiques de gauche » des « catholiques de droite », catégories bien imparfaites et mouvantes, mais utiles pour la compréhension des tendances dans l’Église et qui désignent grosso modo des sensibilités que chacun sait reconnaître.

Je suis le premier à être conscient des dangers inhérents aux séparations trop durcies, entre autres celui de ne plus voir que les deux « camps » se rejoignent souvent, finalement, sur l’essentiel. Mais je ne reçois pas non plus l’argument candide selon lequel ces distinctions ne sauraient être opérantes dans l’unique Corps du Christ professant une seule foi, un seul baptême, etc.

Non, il y a bel et bien divergence de vues chez les catholiques, et pas seulement sur d’obscurs rituels de sacristie. L’un des critères éclairant ces différences marquées me semble être la manière d’évaluer les changements socioculturels survenus depuis les Lumières, voire depuis la crise protestante, en regard de la Tradition.

Je ne parle pas seulement du contenu de ces changements (démocratie, autonomie du sujet, rationalité scientifique, sécularisation, etc.), mais avant tout de la singularité du changement de paradigme auquel est confronté l’Église dans son rapport à son « savoir » théologique.

La question est de trancher si oui ou non la modernité constitue un phénomène d’une telle nature que l’Église, d’une manière absolument inédite, doive, si elle veut rester fidèle à sa mission, réviser en profondeur sa façon d’hériter des pratiques et  des enseignements de son passé.

Pour les uns, la modernité est simplement une crise comme l’Église en a tant traversé dans l’Histoire. Certes, l’Église s’est toujours quelque peu adaptée aux situations nouvelles, mais sans changer, en substance, ses manières, son discours, et la certitude qu’elle avait de la valeur absolue d’à peu près tout son corpus doctrinal. La modernité étant une crise comme une autre (ou alors une crise pire, mais seulement parce qu’elle pervertirait avec plus de force et de séduction le plan de Dieu pour le monde), la posture saine et sainte serait alors, pour résumer, de « garder le cap ». La modernité susciterait une « défense de l’Église ».

Pour les autres, la modernité, malgré ses périls et ses excès, constitue une avancée indéniable dans l’histoire intellectuelle et spirituelle de l’humanité. En fait, elle serait un fruit authentique de l’effet de la proclamation universelle de l’Évangile, le devenir naturel du christianisme, ce dernier étant donc compris comme « la religion de la sortie de la religion », pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet. Les diverses remises en question accompagnant la modernité, qui concernent tant la forme que le fond de l’activité de l’Église, sa doctrine comme sa posture, seraient donc à examiner de bonne foi – sans pour autant les prendre ipso facto comme des signes des temps. Bref, la modernité exigerait légitimement de l’Église une compréhension réajustée de la Tradition; un art d’hériter renouvelé.

Voilà une façon de distinguer la droite de la gauche. Dans cette perspective, je crois qu’il est évident que Claude Plettner, l’auteure de L’autre christianisme chez Bayard (2015), se situe résolument à gauche. Parler d’un « autre christianisme », c’est évoquer la possibilité, sinon la nécessité qu’émerge un christianisme différent de celui que l’on a connu – sans quoi ce dernier est voué à s’étioler.

Pour Plettner, deux grandes conversions doivent être vécues jusqu’au bout par l’Église. L’une concerne son anthropologie, l’autre son rapport à la vérité.

Son anthropologie d’abord. Tant que la théologie morale sera embourbée dans le simplisme de la notion désuète de « loi naturelle », elle restera dans l’illusion d’un regard sur l’humain qui se veut exagérément universel, peu sensible au poids de la culture, des circonstances, et pathétiquement naïf en ce qui concerne la supposée maîtrise du sujet sur lui-même. L’anthropologie théologique ne peut plus se permettre de gloser sur tel ou tel verset de la Genèse, un livre rédigé dans un contexte cosmogonique à des années-lumière du nôtre, pour s’élaborer dans l’ignorance des sciences humaines et l’évolution des mœurs. Pour la première fois depuis les premiers siècles chrétiens, elle doit se faire plus modeste (la Révélation ne donne pas des réponses toutes faites, et encore moins sur tout !), accepter d’être toujours partielle et de se développer en dialogue avec des anthropologies différentes mais légitimes.

Quant au rapport de l’Église à la vérité, il est aussi bousculé comme jamais par l’avènement de la modernité : « Nous sommes passés d’une ‘vérité de correspondance’ à un réel supposé être objectif, à une ‘vérité de cohérence’ entre les paroles et les actes. Le ‘donné pour vrai’ ne va pas sans un ‘tenir pour vrai’ dans l’épreuve de la vérité faite pour soi, à travers des mises en réseaux. Il n’y a plus de vérités qui soit seulement adéquation à un déjà-là, à quelque chose qui serait d’emblée ou en surplomb. »

Pendant des siècles, l’Église a évolué dans des régimes épistémologiques favorables à une transmission directe de son enseignement, par voie d’autorité verticale. Avec la modernité, pour la toute première fois, cette façon de faire n’est plus possible. Et l’Église n’a pas seulement à adapter ses moyens de communication pour mieux faire passer ses vérités ; elle doit également changer son regard sur ce qu’elle appelle la vérité. Au lieu de confortablement prêcher une vérité constituée une fois pour toutes en cours de Tradition, se faire le témoin de sa pérégrination dans le déploiement de sa compréhension de la Révélation, à la lumière des signes des temps. Auparavant, la Tradition nous léguait textuellement des vérités; aujourd’hui, elle nous fait hériter d’un perpétuel élan d’inculturation et d’approfondissement de l’Évangile.

Parfois un peu trop lyrique et rapide, Plettner propose tout de même une réflexion cohérente et bien sentie sur le présent et l’avenir de l’Église. Malheureusement, je crains que l’ouvrage trouve peu d’échos : assez frontal pour être boudé par les cathos de droite, il est un peu trop général pour satisfaire massivement la faim d’aperçus nouveaux des cathos de gauche – cela malgré quelques passages vraiment libérateurs.

Image: Michael Coghlan, Opposite (2012)

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