À chacun sa Dame

Avant-hier, je travaillais tranquillement sur un manuscrit lorsqu’une notification sur mon téléphone cellulaire attira mon attention : Notre-Dame de Paris était en flamme. Comme dans ces autres moments où l’actualité vient bousculer notre quotidien, j’avais la sourde impression qu’il se passait là une tragédie d’une grande ampleur. Mais laquelle ? Après tout, n’était-ce pas simplement à la destruction d’une bâtisse faite de pierres et de bois à laquelle nous assistions ?

Rappelons-nous que Notre-Dame est en fait un pur produit de son époque, une fidèle représentante d’un art gothique qui cherchait à atteindre le ciel avec ses flèches et ses arcs tout en abritant en son sein la foule de plus en plus nombreuse du peuple de Dieu, trop souvent misérable en ce 12e siècle médiéval et moyenâgeux. Elle était à la fois un symbole de la grandeur de Dieu, un affront devant l’indigence du peuple, mais aussi l’espoir d’une vie meilleure…

Notre-Dame s’est faite, dans les quelques siècles qui suivirent, caméléon. Elle s’est d’abord vêtue des tendances baroques de la Renaissance, puis elle a fait du ménage dans sa vie intérieure et son chœur au gré des goûts des 17e et 18e siècles. Déclarée trop sombre pour les Lumières, on a réduit à néant ses vitraux médiévaux — véritables fenêtres vers le passé — pour les remplacer par un verre blanc plus lumineux. Déjà là, on sentait approcher la modernité.

Cette dernière frappa de plein fouet Notre-Dame qui fut emportée dans le courant révolutionnaire. Victime d’actes de vandalisme et défigurée, elle abrita les balbutiements du Culte de la Raison alors que Paris tournait résolument le dos au catholicisme. Abandonnée peu après lorsque la Liberté et la Raison furent larguées par la Révolution, elle subit l’opprobre qui fit d’elle un vulgaire entrepôt. Notre-Dame, bafouée, avait besoin d’amour, mais on songeait plutôt à l’abattre…

C’est le romantisme d’un poète qui sauva Notre-Dame malgré sa marginalité de plus en plus grande. Porté par la plume de Victor Hugo, un large mouvement populaire la ramena à la vue des Parisiens qui confièrent au médiéviste Eugène Viollet-le-Duc le soin de lui redonner ses lettres de noblesse. Malgré les soubresauts de la Commune de 1871, Notre-Dame avait retrouvé sa place au cœur de la cité.

Et quelle place ! Survolant les deux guerres mondiales, Notre-Dame se modernisa à la fin du 20e siècle et s’imposa comme l’ambassadrice religieuse et touristique de la France. Avec presque vingt millions de visiteurs par années, on comprend très vite qu’elle s’est frayé un chemin autant dans le cœur des Parisiens que dans celui de gens partout sur la planète. De purement française, elle est devenue l’emblème d’une Europe qui a su offrir au monde un patrimoine inestimable pour l’humanité.

Notre-Dame a plusieurs visages, et c’est peut-être cela que nous pleurions tous lundi dernier. Oui, il faudra reconstruire cet incroyable monument à la mémoire si importante. Malgré sa destruction, elle doit redevenir un symbole d’unité et de paix pour les peuples. Que cette tragédie ne nous fasse cependant pas perdre de vue tous les autres défis — humanitaires, environnementaux, etc. — qui sont le lot de notre époque. Après sa résurrection, Notre-Dame ne tolèrerait pas de survivre à ses enfants ou de les voir vivre dans la misère…

Image : Cathédrale Notre-Dame de Paris . [Explored], Jut Jut (2012)

Laisser un commentaire