Les vies cachées de Gandhi

Parmi les sages modernes, peu sont aussi consensuels que Gandhi. On peut penser à Nelson Mandela, Desmond Tutu, Martin Luther King. Mais pour beaucoup, la vie et l’action politique du Mahatma restent une inspiration indépassable, peut-être en raison de l’heureux mélange d’authenticité, de spiritualité, de pacifisme et d’exotisme que dégage sa figure.

Fort bien. Néanmoins, il faut bien admettre que, pour la plupart d’entre nous, notre connaissance de la vie de Gandhi repose souvent sur des bases fragiles : un film, quelques citations, plusieurs idées reçues. Le Gandhi que l’on croit connaître est-il bien conforme à celui ayant réellement vécu ?

Les vies cachées de Gandhi, de Gilles van Grasdorff, à paraître prochainement au Cerf, prend pour acquis que non. Déjà, en quatrième de couverture, le ton est donné :

Saviez-vous que le chantre de la chasteté connaissait par cœur le Kamasûtra, qu’il découvrit à 13 ans avec sa femme ?

Saviez-vous que celui qui prônait un œcuménisme bienveillant se fâcha avec l’aîné de ses fils lorsque ce dernier se convertit à l’islam ?

Saviez-vous que Gandhi envoya au début de la Seconde Guerre mondiale deux lettres à Hitler, commençant par « Cher ami », pour lui demander (un peu naïvement) de rappeler ses troupes, et d’opter pour « la non-coopération non violente » ?

Bref, l’ouvrage vise clairement à briser l’image d’Épinal que l’on a de Gandhi. Pour la noircir ? Pas nécessairement, car l’auteur admire visiblement Gandhi et son œuvre. Mais il ne se gêne pas pour dépeindre le jeune Gandhi comme un époux très porté sur la chose, pour ne pas dire plus, et passablement violent avec sa femme – du moins selon nos critères actuels.

Est-ce que le portrait convainc ? Ça dépend des attentes du lecteur. Si ce dernier cherche dans cet ouvrage une reconstitution rigoureuse des différentes étapes de la vie de Gandhi, ou une analyse du sens et de la portée de son action, il risque d’être déçu : l’auteur tourne les coins ronds, s’intéresse peu à l’analyse et est porté à romancer quelque peu.

L’intérêt du livre réside plutôt en l’effort qui y est fait de rendre bien visibles les lignes de force réelles de la figure de Gandhi. C’est, en quelque sorte, l’œuvre d’un portraitiste avant tout attentif aux contrastes d’ombres et de lumières.

Ainsi, même si l’écriture est peu soignée, même si la part de liberté que se permet le biographe suscite parfois la méfiance, l’ouvrage réussit à nous faire entrer dans le making of d’un maître spirituel adulé. À terme, il est libérateur de constater que les grandes convictions naissent parfois du doute le plus paralysant; que les grandes actions émergent d’un nombre congru d’erreurs de parcours; que les grands hommes, les grandes femmes furent eux et elles aussi bien petits et petites à leurs heures, comme nous tous.

Image: Timothy Tolle, Gandhi (2007)

5 Comments

  1. Bonjour Marius. Je ne sais pas, je ne vois pas de trace d’un autre commentaire…

  2. Cher Jonathan,

    On devrait imposer à tous les orateurs la règle suivante: que ton éclairante conclusion devienne la finale obligatoire des panégyriques qui glorifient les grands et les grandes de ce monde!

  3. Une maison d’édition comme Cerf devrait prendre soins de valider les propos de son auteur avant de les publier. Ainsi, pourquoi tenter de dénigrer Gandhi pour son comportement sexuel durant sa jeunesse alors qu’on ne le fait pas pour Saint-Augustin? Pourquoi ne pas dire que le fils de Ghandi après s’être converti à l’Islam s’est reconverti à l’Hindouisme pour la plus grande honte de sa mère? Que Gandhi père s’y était opposé pour des raisons autres que religieuses? En quoi est-il choquant que Gandhi utilise « cher ami » pour s’adresser à Hitler alors qu’au moment où l’atmosphère de l’Europe commence à se saturer des fumées des fours crématoires Chamberlain persiste à lui donner du Monsieur Hitler tout en lui accordant toute sa confiance?

    En appuyant les insuffisances de son auteur, Cerf fait un choix. Ne croyez-vous pas qu’il serait pertinent de questionner ce choix?

    • Je crois que c’est vous qui voyez du dénigrement, lorsqu’il n’y a qu’une narration. « Saviez-vous que le chantre de la chasteté connaissait par cœur le Kamasûtra, qu’il découvrit à 13 ans avec sa femme ? » : où apparaît le dénigrement ? A la rigueur l’auteur montre un paradoxe, mais pas plus. (Ce dénigrement serait donc au fond de vous, navré de vous l’apprendre. Vous êtes donc plus puritain que ce que vous croyez.) De la même manière, quand je lis « Saviez-vous que Gandhi envoya au début de la Seconde Guerre mondiale deux lettres à Hitler, commençant par « Cher ami », pour lui demander (un peu naïvement) de rappeler ses troupes, et d’opter pour « la non-coopération non violente » ? », c’est une question qui raconte un fait vraie. C’est vous qui écrivez « Choquant », et qui vous insurgez contre ce que vous avez trouvé en vous-même ! Songez à tout cela avant de vouloir répondre à mon commentaire, s’il vous plait. Et songez à ce qu’écrivait Mallarmé : « Je préfère devant l’agression rétorquer que des contemporains ne savent pas lire. »

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