Vie et destin de Jésus de Nazareth

Il est délicat, lorsque l’on est plutôt familier avec un enjeu, de qualifier un ouvrage s’y consacrant « d’accessible à tous ». Car on peut sous-estimer l’importance des connaissances de base requises pour la bonne compréhension du livre, celles-ci étant digérées depuis longtemps et apparaissant donc à l’esprit comme des évidences. En sens inverse, en affirmant qu’un ouvrage est « accessible à tous », n’avertit-on pas d’emblée les lecteurs déjà initiés à l’enjeu qu’ils n’y trouveront rien de bien substantiel à se mettre sous la dent ?

C’est en ayant ces risques à l’esprit que j’aimerais tout de même affirmer que le tout nouveau Vie et destin de Jésus de Nazareth, de Daniel Marguerat (Seuil, 2019), est un ouvrage accessible à tous sur la question du Jésus historique – c’est-à-dire sur les tentatives de décrire qui fut l’homme Jésus au regard des disciplines historiques. Cela signifie surtout que je recommande l’ouvrage de Marguerat à quiconque s’intéresse à cet enjeu, aux nouveaux-venus comme aux initiés. Et j’ajouterais : aux croyants comme aux non-croyants.

Car l’auteur réussit un tour de force, exprimant avec simplicité, limpidité, rigueur et pédagogie sa synthèse personnelle, nourrie de ses propres travaux et des publications les plus marquantes de ses collègues.

Marguerat commence par confronter la thèse mythiste selon laquelle Jésus n’aurait pas vraiment existé. Chacun aura entendu un jour ou l’autre une personne avancer cette théorie, la personnalité publique la plus récente étant le philosophe Michel Onfray. L’auteur déconstruit cette thèse, faible et souvent marquée idéologiquement, et détaille l’abondance et l’ancienneté des témoignages au sujet de Jésus, qui ne le cède qu’à Alexandre le Grand parmi les figures antiques si l’on s’en tient à ces critères. Et c’est sans compter « l’effet Jésus », soit la force et la pérennité de son héritage, incompréhensible s’il n’était que fiction.

Concernant l’historicité des récits de la naissance et de l’enfance de Jésus, Marguerat se montre très réservé, estimant qu’il s’agit essentiellement du reflet des préoccupations et des enthousiasmes des premières communautés chrétiennes. Ce qui demeure certain à ses yeux, par contre, est que Jésus fut un mamzer, un enfant au statut social problématique. Cela explique son célibat (les enfants illégitimes pouvaient difficilement fonder une famille) et sa sensibilité exceptionnelle pour les marginaux. Car il connaissait d’expérience ce qu’ils vivaient.

Au sujet de Jean le Baptiste, il est plus que probable que Jésus ait été l’un de ses disciples, avant d’avoir la révélation de sa vocation propre. Jésus reprend la prédication de Jean, mais au lieu de mettre l’accent sur l’urgence de la conversion en vue du jugement à venir, il insiste sur la réalisation du Royaume de Dieu, qui s’opère par son action. Ses paraboles ne sont pas des historiettes morales, mais des moyens de faire comprendre en quoi consiste le Royaume.

En regard de la pureté, Jésus se distancie de la pensée religieuse de son époque : les normes et pratiques rituelles n’ont guère d’importance si elles ne sont pas purification du cœur, qui se vérifie surtout en termes d’attention aux besoins de son prochain – qui n’est d’ailleurs plus seulement le compatriote.

Quelle perception Jésus avait-il de lui-même ? Le plus probable est qu’il se soit méfié de tous les titres qu’on voulait lui donner, en raison de leur ambiguïté. Même le titre « Fils de l’Homme » n’a sans doute pas été revendiqué par Jésus, bien qu’il soit presque certain qu’il ait évoqué cette expression. Mais il s’agissait de celui que Dieu choisirait pour authentifier sa vie et son enseignement – et il ne lui appartenait pas de décider, à la place de Dieu, de l’identité de cette personne.

Tout de même, le Nazaréen s’est assurément considéré comme « plus qu’un prophète » et comme inaugurant le Royaume de Dieu.

Marguerat termine en retraçant la réception de la figure de Jésus par les différentes communautés chrétiennes primitives (en usant largement des écrits apocryphes), par le judaïsme et par l’islam.

À terme, l’ouvrage dresse un portrait équilibré du Jésus historique de la part d’un chercheur au fait des recherches les plus récentes. Chacun est évidemment libre de contester telle ou telle conclusion de Marguerat, mais difficile de nier que ce dernier pose des jalons essentiels pour toute discussion qui se veut crédible.

Image: Jesus, sfu.marcin (2007)

12 Comments

  1. « un enfant au statut social problématique ». Dans le sens que Marie n’était pas mariée quand elle a débuté sa grossesse ? Et donc que le père biologique n’a pas été identifié.

  2. Au lieu de voir dans la virginité de Marie la réalité matérielle de ce que l’image désigne (ce qui est le propre des faiseurs d’idoles), conférant ainsi à Jésus un vague statut de «mamzer» qui permet ensuite de justifier sa «sensibilité exceptionnelle pour les marginaux», pourquoi ne pas y voir la pureté de l’âme qui est nécessaire pour recevoir et «concevoir» (au sens intellectuel du terme) la Parole de Dieu. Jésus figurant cette Parole (révélée et enfin comprise) comme on le voit aussi dans le récit de l’ânon qui le porte à Jérusalem. Le fardeau, de «porter la Torah» comme des ânes qui l’apprennent par coeur sans la comprendre, devenant ainsi léger parce que le sens en est maintenant dévoilé (comme aux disciples d’Emmaüs).
    Ainsi la paternité de Joseph en devient donc une d’adoption, car la véritable paternité de tout Homme portant la Parole vient de Dieu, par l’entremise (médiation) des anges et de l’Esprit-Saint (comme au baptême de Jésus).
    La véritable paternité n’est donc pas une question génétique, mais un don de Dieu, comme on le voit en premier lieu dans l’histoire d’Abraham qui croyait devoir sacrifier son fils Isaac (obéissant s’il en est), mais dont le sacrifice de sa paternité charnelle est représentée par le bélier (mâle reproducteur) qu’il sacrifie. La postérité lui vient de YHVH.
    Tout est question de la relation Fils/Père, et de la relation Père/Fils.
    Mais pour recevoir l’illumination de la révélation, il faut une âme purifiée, vierge de tous les présupposés, préjugés, vieilles mémoires, etc…, ce qui est peut-être plus accessible aux «pauvres», aux «malades», aux «opprimés», aux «marginaux», qui ont faim et soif, ne sont pas imbus de la certitude de leur statut, et dont la terre est moins encombrée, donc plus facile à désherber et à rendre propre à recevoir la semence.La Vierge (l’âme vierge, ou purifiée), c’est un peu donc la «Terre promise», atteinte après qu’elle ait été nettoyée de toutes les «nations» (passions), et libérée de toutes les «servitudes d’Égypte», un état de Maternité enfin propre à «concevoir» et enfanter la Parole vivante qui vient du Père et retourne au Père, non sans avoir produit du fruit.

    Dans cette optique, la question du «Jésus historique» est secondaire, et n’est probablement pas d’une grande utilité pour «parler la Parole».

    • « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi ne mène à rien ». Il s’agit bien sûr d’une résurrection « historique » dont l’on parle ici. Une résurrection virtuelle, évanescente n’a de valeur pour que pour les purs esprits eux-même évanescents. Très peu pour moi, merci. Je ne donnerais pas ma vie pour cela…

      • Que la résurrection ait eu lieu ou non n’est pas une question pour les sciences historiques, c’est une question de foi. Si la résurrection a eu lieu (ce que je crois, et ce que Marguerat croit aussi), ce fut un événement singulier, un « plus qu’événement » qui ne saurait être approché par les instruments intellectuels dont dispose l’historien.

        Cela dit, contrairement à ce que laisse entendre Mme Bédard si je comprends bien, la recherche du Jésus historique est tout sauf inutile, car celui qui est ressuscité est celui qui a vécu dans l’histoire. Et faire fi de l’histoire pour se réfugier dans un Christ strictement cerné à partir d’interprétations bibliques et des dogmes est la meilleure façon de nier l’Incarnation et de rester dans le confort de l’évanescence, justement.

  3. dieu nous a envoyé jésus christ, son fils unique, pour nous sauver, mais encore faut-il savoir comment il a fait ou bien qui est ce dieu créateur et rédempteur.

  4. Il faudrait savoir en quoi consiste le royaume de dieu, pourquoi dieu a choisi seulement la terre, comment maîtriser l’eau, la terre pour que l’humain soit un maître de la moisson, comment ressusciter tout le monde.

  5. que cela soit avec la force de l’esprit saint ou la médecine moderne, serions-nous capable de reproduire une partie des miracles de jésus le christ.

  6. avec sainte-anne comme grand-mère, saint-joachim comme grand-père et sainte-marie comme mère, il était bien parti dans la vie pour exercer le métier de saint.

  7. ponce pilate était bon pour crucifier les autres, mais absent pour se crucifier lui-même.
    l’histoire n’a pas vue juste dans cette situation.
    la morale de l’histoire est de ne jamais suivre la mauvaise personne.

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