Vertus de l’imperfection

Parmi toutes les injonctions évangéliques, aucune ne sonne aussi mal à mes oreilles que celle-ci : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Le mot « parfait » se trouve dans la TOB comme dans la Bible de Jérusalem, et la Bible Nouvelle traduction opte pour « accomplis », alors sans être exégète, on peut conclure que l’idée d’une perfection au sens usuel du terme est bel et bien suggérée par l’évangéliste.

Je préfère de loin le parallèle en Luc, qui se traduit plutôt en « Soyez généreux » ou encore en « Soyez miséricordieux ». Car c’est bien connu, la perfection n’est pas de ce monde, et y tendre provoque souvent des contrecoups néfastes sur les plans tant psychologique que spirituel. Et d’ailleurs, on peut se demander vers quoi l’on cherche à tendre quand l’on dit tendre vers la perfection, car cette notion, appliquée à l’être vivant, ne signifie, en définitive, absolument rien.

D’où mon intérêt d’accueillir dans le programme éditorial de Novalis ce Vertus de l’imperfection qui vient tout juste de paraître sous la plume d’Alexis Jenni, prix Goncourt 2011 pour son roman L’Art français de la guerre (Gallimard).

Jenni met d’abord son écriture, souple et précise, au service d’un éloge du corps humain, souvent déprécié au profit de l’esprit. Une fois le corps réhabilité (parfois à l’excès: le corps est plus vaste que l’esprit…. Vraiment ??) et scruté à la loupe, l’auteur mobilise diverses icônes culturelles, de Blade Runner au Hobbit, en passant  par Batman et Neymar, pour nourrir son plaidoyer en faveur de l’imperfection :

L’être humain est humain par ses imperfections, les androïdes parfaits se brisent comme des cristaux là où l’homme ne fait que se blesser.

On devine, à lire cet extrait, que Jenni ne partage guère les fantasmes du transhumanisme. Ni du culte moderne de la performance, en particulier quand il prend le corps comme aliment sacrificiel :

Le corps humain n’est pas fait pour la performance, mais pour l’équilibre.

Si cet ouvrage mérite d’être recensé sur ce blogue consacré au livre religieux, ce n’est guère par l’abondance de son langage théologique. En fait, et même si Jenni est notoirement catholique, ce langage est complètement absent de ce petit essai. Cependant, Vertus de l’imperfection est une magistrale leçon d’incarnation, et c’est en cela que le livre gagne à être lu par quiconque désire alimenter sa vie spirituelle. Ou par quiconque cherche tout simplement à mieux aimer, en particulier son conjoint, sa conjointe :

Tu sais, ce qui nous retient au début chez l’autre, c’est ce qu’on finit par aimer le plus. Ce que l’on a remarqué comme un défaut, on l’aime ensuite passionnément […] Ton défaut, c’est par là que je te vois, c’est là où je me niche, c’est l’aspérité où s’accroche le désir, qui sinon glisserait sur le marbre d’un corps idéal et froid.

Image: Broken Heart, David Goehring (2006)

5 Comments

  1. Je ne peux m’empêcher de lire votre résumé ponctué de positions personnelles comme une invitation à la régression, à la démission face aux défis que pose le Christ sous le seul prétexte de notre imperfection. Les croyants tièdes qui vivent en-deça de toute conversion complète peuvent se satisfaire de cet appel au laxisme, à l’inertie dans le confort de ce qu’ils sont en refus de leur potentialité. Pourtant, en marge des satisfaits et des repus, des réciteurs ou des allumeurs de cierges, ils y a ceux qui ont fait cette rencontre qui les plongent en intimité avec le Père. Ceux-là, conscients de leur imperfection, vivent dans l’inconfort d’être chrétien, animés par le doute de parvenir un jour au seuil même des exigences évangéliques. Ces hommes et ces femmes marchent, butent et glissent mais se relèvent toujours et poursuivent les desseins de Dieu en écho à leur perfectibilité.

    Car la perfectibilité est au cœur même du message évangélique, il est cet appel au dépassement, à la révolution, à la mort de ce que nous sommes. Or, cette mise à mort se fait à l’échelle d’une vie, en dépouillements lents de ce qui nous excèdent, par l’abandon de nos forteresses, en porosité nouvelle devant un monde qui se dématérialise soudainement sous nos yeux et ne se résume plus qu’à notre prochain. La perfectibilité est ce défi que nous lance le Christ. Viens et suis moi est cette invitation à cheminer à ses côtés, c’est à dire à saisir notre croix et la porter dans l’espérance de marcher vers Lui. C’est le devoir même du croyant. « Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard; nous aurons à lui rendre des comptes. » (Lettre aux Hébreux 4, 12-13)

    Je suis soufflé par cette idée de se contenter de son imperfection pour s’éviter des inconforts psychologiques. Cette position démissionnaire résume si bien la satisfaction des croyants confortables rassurés par la miséricorde de Dieu. Incarnés dans les rituels mais dépourvus d’œuvres, marchant vers eux-même plutôt que vers Dieu, sourds aux exigences de la foi, ils ont ralenti le pas puis, pour beaucoup, se sont immobilisé. Quel étonnement de lire vos encouragements à les faire tinter comme le timbale au lieu de sonner du cor pour réveiller les dormeurs.

    Reconnaître notre imperfection n’interdit pas de relever le défi de la perfectibilité et de marcher vers la sainteté. Pourquoi écrire pour le bois mort? Comme les sarments de la parabole il sera jeté au feu. Vous devriez au contraire encourager ces hommes et ces femmes conscients de ce qu’ils sont et déterminé.e.s à avancer jusqu’aux portes de l’Éternel. Pour les satisfaits hier est égal à demain tandis que pour ceux qui marchent, hier tranche sur demain. Leur route ressemble davantage à un long escalier auquel les tièdes préfèrent le sentier.

    Je regrette votre texte.

    • Cher Jacques Lalonde.

      Depuis que j’ai appris l’existence de ce blog, j’ai été confronté à vos complaintes.
      Permettez que je relève, dans vos interventions, un problème de méthode.
      Et une contradiction.

      Le problème de méthode.
      Pour comprendre un texte, il est indispensable de s’armer d’une bonne foi méthodologique.
      C’est-à-dire lire en donnant le bénéfice du doute à l’auteur.
      Ne pas sauter directement aux conclusions.
      Ne pas faire à l’auteur un procès d’intention pour chaque virgule.
      Tenter de saisir en quoi son propos peut s’avérer juste, ne serait-ce qu’en partie.
      Or vous faites exactement l’inverse.
      Vous faites preuve d’une foi mauvaise foi systématique.
      Vous lisez chaque billet à travers les lunettes de vos idées fixes.
      Résultat: vous ne comprenez quasiment jamais ce dont il retourne.
      Pour le dire crûment: « vous n’avez pas rapport ».

      La contradiction.
      Vous intervenez sur un blog traitant de livres religieux.
      La plupart sont d’un certain niveau philosophique ou théologique.
      Or vous nous ramenez constamment la même rengaine: « la réflexion ne donne rien, seule l’action envers les pauvres compte ».
      Ou encore: « les théologiens perdent leur temps et n’y connaissent rien, ils sont déconnectés du terrain des pauvres ».
      Ce genre de commentaires, votre idée fixe, revient constamment sous diverses formes, d’un article à l’autre.
      Or si vous croyez que la réflexion théologique est une activité oiseuse de repus, très bien: ne suivez plus ce blog, fait pour des gens qui croient autrement.
      Et surtout: ne perdez plus votre temps, si précieux pour les pauvres à vous entendre, à rédiger de longs monologues où vous reproduisez exactement ce que vous condamnez: une réflexion oiseuse et déconnectée.

      Je suis désolé pour tant de franchise.
      Je ne sais pas si vous êtes capable de recevoir cette  »correction fraternelle », comme disaient les frères au collège.
      Je prie Notre-Seigneur pour que ce soit le cas.
      J’espère vous lire de nouveau.
      In christo.

      Paul G.

  2. Bonjour M. Gagné,

    pourquoi vous désolez de votre votre franchise? Elle est bienvenue d’autant qu’elle est polie, une quasi-étrangeté par rapport aux réponses que je récolte habituellement. Mais désolé, peut-être, parce que, à l’instar de tant d’autres, vous exprimez cet inconfort de vous faire extraire de votre bulle, ce cocon confortable où la réflexion suffit à satisfaire ces chrétiens en déficit d’actions envers les plus pauvres, ceux-là mêmes que le Christ désigne comme notre prochain premier. Ce pauvre que vous ne sauriez voir dans ce blog et que vous m’invitez à trainer ailleurs, loin de votre regard, ce témoin dérangeant qui vous rappel à vos devoirs.

    C’est parce que ce blog est principalement théologique et philosophique que je m’y engage aussi ardemment. Pour l’avoir déjà écrit, ces voies de réflexions ne sont que des propositions sans preuves, aux mieux des hypothèses qui se sédimentent au fil des siècles en diminuant Dieu à notre échelle et se proposent en vérités sur lesquelles la vaste majorité des chrétiens confortables (romantiques dirait François) construisent des certitudes qui mènent à l’inaction. Le pharisaïsme semble une propension inaliénable de la pensée humaine, vice du petit nombre en marge de la majorité. Questionnez-vous, M. Gagné. Si le discours sur Dieu a tant d’importance à vos yeux, pourquoi tolérez-vous qu’il rejoigne si peu de gens? Avec ses idées parfois fumeuses, ses références abscons, ses citations latines, ses structures syntaxiques alambiquées, vous êtes pourtant conscient qu’il ne parle que pour des initiés, jamais des néophytes. Quand vous m’écrivez: « Or si vous croyez que la réflexion théologique est une activité oiseuse de repus, très bien: ne suivez plus ce blog, fait pour des gens qui croient autrement. », vous ne m’invitez à autre chose que de quitter le club puisque j’en refuse les règles. Mais que défendez-vous, M. Gagné, sinon votre orgueil d’appartenir à ce club?

    Mes textes ne sont pas oiseux, ils sont profondément dérangeants. Il rappellent notre égalité radicale et notre devoir d’égalité jusque dans nos textes. Ils dénoncent moins la vanité et la prétention des intellectuels que leurs laquais qui s’en repaissent sans jamais suggérer une idée neuve. Tous ces M. Jourdain de la théologie et de la philosophie qui vivent en procuration de leurs lectures une satisfaction et les éteint au Christ.

    Ayez l’assurance que tant et aussi longtemps que ces pages m’accorderont la liberté de m’exprimer, je proposerai un contre-regard aux orgueilleux et aux oisifs.

    • Monsieur Jacques Lalonde.

      Vous avouez carrément être en croisade contre la réflexion théologique, et ce pour le motif qu’elle s’opposerait censément à une certaine vie évangélique authentique.
      Cette croisade est non seulement infondée et injuste, mais elle est vaine: vos interventions n’ont rien de « dérangeantes » au sens prophétique du terme. Car, je le redis, elles ne visent pas juste.
      Les prophètes révèlent les injustices qui prolifèrent dans l’ombre, et le pouvoir cherche à les faire taire pour cette raison.
      Il n’y a rien de tel dans votre démarche.
      Car au lieu de viser le coeur secret d’une structure de péché, votre idée fixe vous fait pérorer hors champ.

      Par ailleurs, il existe un mot pour qualifier les personnes qui polluent une plateforme numérique par leur propos de mauvaise foi:
      Des trolls.

      Je vous invite donc à revoir votre posture.
      On ne parle même pas de charité, ici.
      Seulement de justice.
      Envers les auteurs des livres.
      Envers les rédacteurs du blog.
      Envers ses lectrices et lecteurs.

      Votre niveau de langage trahit une belle éducation et une capacité de réflexion certaine. J’espère que vous déciderez de vous en servir, à l’avenir, à des fins constructives.
      Votre frère en Christ.
      Paul G.

  3. Re-bonjour M. Gagné,

    je reçois avec beaucoup d’humilité votre commentaire. Je ne vous cache pas que me faire associer à un troll me semble une injustice sans nom et ose croire que ce mot excède votre pensée.

    Au fond, vous posez la question de la mesure, une manière d’être critique qui ménage la chèvre et le chou en préservant les susceptibilités des lecteurs. J’ai eu cette conversation avec un prêtre qui lénifiait l’Évangile pour s’éviter le départ des plus fragiles, afin de sauver les meubles. À cette question je réponds par celle de l’intégrité, c’est à dire l’obligation dans laquelle nous sommes d’interpréter de façon radicale le message du Christ. Cette radicalité trace le profil du croyant confortable dont je parle si souvent et qui se complet dans ses certitudes et assume une foi qui s’arrête en église alors qu’elle commence en à sa sortie, sur la rue.

    Cette rue est une allégorie du monde, comme un long fleuve où se déverse l’humanité en flots continus, caressée par les berges, heurtée par des rochers ou plongée dans l’abîme. Là y est interpellé le chrétien, là s’y interpellent les chrétiens entre eux, s’y croisent le meilleur et le pire en rappel constant de nos devoirs, ceux-là mêmes définis par le Christ. Au cœur même de ces préceptes se situe le pauvre comme pôle premier de référence. Il est cet étalon de mesure pour l’humilité, le défi de l’accueil inconditionnel, de l’amour de l’autre, il donne un sens à la charité et propose la compassion. Mais en dépit de tous les bons sentiments (Jacques 2, 14-18), ce sont les œuvres qui distinguent le vrai du faux.

    Combien j’aimerais m’éviter ce manichéisme primaire. Pourtant l’Évangile oblige aux choix, des choix qui n’autorisent pas de voies alternatives. Or, la théologie, pour parler d’elle (et non des prophètes, ne confondons pas) est cette cette voix qui double celle de Dieu, s’interpose entre Lui et les croyants en s’arrogeant des rectitudes que les écritures lui refusent à moult occasions. Cette prétention à la connaissance de Dieu, l’orgueil d’en tirer des vérités (encore hier nous priions pour les âmes du purgatoire et les enfants dans les Limbes…) et leur mise sous verrou dans les dogmes illustrent la suffisance intellectuelle de l’Homme en Église puis en modernité. Car au dogme théologique répond le dogme philosophique, champs de réflexion séculier en dialectique avec la religion depuis au moins les Lumières. Et derrière l’écrit se tapie l’Homme, c’est à dire une plasticité plurielle déterminée par tout ce qui nous construit au fil de notre existence. Il n’y a pas d’écrits en marge de notre temps. Moi-même ne suis pas immunisé et ce que je dis me ressemble bien avant de ressembler à mon prochain. On peut s’y reconnaitre mais la coïncidence n’est jamais complète. Or, cette distance fonde le dialogue, un échange que les commentateurs de Dieu et des hommes cherchent à taire sous le poids de leurs vérités.

    Pourtant, pourtant, Dieu ne se révèle jamais autant qu’au travers de notre prochain. Pour l’avoir déjà écrit antérieurement, je travaille avec des sans-abris. En réduisant mon niveau de langage, en empruntant leurs mots, en entrant dans leur imaginaire, en parlant en toute irrationalité pour percer la maladie mentale et rejoindre l’autre par-delà le masque, en partageant leur marginalité je découvre une dignité humaine qui nous met tous en égalité devant le Père. Perclus dans leur contentement, perchés au sommet de leur satisfaction, en repli face aux sous-éduqués, tous les penseurs évoluent en marge de la matière première qui fait un chrétien, cette marche vers l’autre qui oblige à la mort de soi. Écartelé entre ces deux réalités, je hurle mon indignation entre la misère des uns et le confort de l’âme des autres. Jamais les champs du Christ n’ont connu une telle jachère, jamais n’a t-on tant palabré. Et vous souhaitez de la retenue?

    Nous sommes en année de mission. Et voilà que ce feu qui me dévore m’associe à un troll. Ce mot résume bien où s’en va la chrétienté en Occident.

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