Une vie sans fin

Dans son nouveau roman, Une vie sans fin (Grasset, 2018) Frédéric Beigbeder s’appuie sur une expérience particulièrement délicate, qu’à peu près tout parent ne peut éviter : que répondre à notre enfant qui, s’éveillant à la réalité de la mort, nous demande si nous allons mourir, nous aussi ?

Je ne crois pas m’avancer en territoire polémique en disant que la piste de solution la plus recommandable est de dire la vérité, mais de la manière la plus digeste possible pour l’enfant – même si l’on doit bien reconnaître que les grandes prises de conscience tragiques ne sont jamais tout à fait digestes. Par ailleurs, pour les croyants, cela peut être une occasion de partager l’espérance en une vie qui n’est pas anéantie par la mort, mais transfigurée par l’Amour.

Beigbeder, qui se met lui-même en scène dans son autofiction, n’a pas le luxe de pouvoir, en conscience, recourir aux consolations religieuses, alors il décide de prendre la voie, fort étroite, du volontarisme : « la mort n’est pas une option ». Autrement dit, il répond à sa fille : « non, je ne vais pas mourir, tu ne vas pas mourir ».

Facile à dire, mais comment donner une suite à cette réponse ? Beigdeber (le personnage comme le romancier) entreprend une grande tournée des scientifiques travaillant dans les domaines les plus susceptibles de déboucher sur des avancées technologiques repoussant la Grande Faucheuse. Ce qui l’amène finalement au cœur des milieux transhumanistes.

Le lecteur découvre donc, au fil des pages, l’état de la recherche sur les cellules souches pluripotentes induites, sur les manipulations du génome humain, sur le téléchargement du cerveau, sur le clonage, sur l’impression d’organes, sur la crispérisation, sur le rajeunissement par transfusion de sang jeune, etc.

Puisque la mort nous concerne tous, et que les recherches scientifiques en question sont réelles, il est passionnant de suivre la quête éperdue d’immortalité, ou de longévité substantiellement accrue, du personnage d’Une vie sans fin. Peu importe nos réserves sur les rêves des technophiles les plus délirants, difficile de ne pas s’interroger, ne serait-ce qu’un bref instant, entre deux chapitres : et si c’était possible ? Devrais-je considérer de conserver intact le placenta de mon prochain enfant ? Etc.

Bref, malgré l’agacement que provoque la superficialité du personnage, l’affaire est assez bien menée, de manière juste assez sérieuse, juste assez décalée pour que l’on soit forcé de s’interroger sur notre propre rapport à notre mort, et à celle de nos proches. Mais aussi sur le sens de la vie. Car à terme, ces aventures d’un homme qui cherche à tout prix à fuir la mort est une méditation, en creux, sur ce qui fait le prix de l’existence humaine.

En témoigne ce beau passage, une prise de bec entre le F.B romanesque et sa femme enceinte :

Tous mes traitements transhumains semblaient pitoyables face à sa mutation en surfemme reproductrice, en usine naturelle à aliens aux seins exacerbés. Comment rivaliser avec elle ? Elle n’avait pas besoin d’aide pour s’augmenter.

Un matin d’automne, en se servant un café, elle a crevé l’abcès :

  • Et supposons que tu réussisses à vivre trois cents ans, s’est-elle écriée, tu ferais quoi de tout ce temps ?
  • Je… sais pas… je…
  • Bien sûr que tu ne sais pas ! Tu cours après la Jouvence de l’abbé Venter sans même te poser la question de savoir ce que tu ferais d’une vie prolongée !
  • Je pourrais profiter de toi plus longtemps….
  • Mais c’est faux ! Je suis là avec tes deux filles et un troisième enfant dans le ventre et tu ne profites même pas de nous, tu prends rendez-vous avec tous tes gourous de Californie ! Tu crois que tu changerais si tu étais immortel ? Tu te trouverais une autre quête impossible : ouvrir un night-club sur Mars ou je ne sais quoi ! Tu veux vaincre la mort pour désobéir au destin, pas pour vivre heureux. Le bonheur, tu n’as jamais su ce que cela signifiait.

Et toc !

Image: life, ricardo lago (2011)

2 Comments

  1. Rêver d’une longévité qui excède les limites naturelles du corps, souhaiter l’immortalité dans un monde où la normalité des choses est de s’effacer et de disparaître (de l’être unicellulaire aux montagnes), ne sont autre chose que la négation de la mort. Face à l’inéluctable, il faut questionner ses motivations profondes à la source de ce refus. Qu’il s’agisse de la peur à l’égard du vide, du doute envers le divin, le pas est difficile à franchir comme ces enfants qui craignent d’entrer dans le noir.

    Bénévole aux soins palliatifs, j’ai rencontré récemment un homme, un pasteur évangéliste, dévoré par un cancer qui lui avait ôter l’usage de la parole. Il n’y avait que ce regard apeuré, suppliant, incrédule devant sa propre mort imminente. De toute évidence, ce départ annoncé mettait à rude épreuve sa foi au point d’écouter en boucle des récits de miracles comme les évangélistes les « réalisent » parfois dans des stades bondés. Pour contourner sa fin, la reporter, il espérait un sursis, un miracle qui, à son tour, le relèverait parmi les siens pour la plus grande gloire du Christ. Il est décédé vendredi dernier, deux heures avant notre dernière rencontre… Il avait 57 ans.

    Je me suis senti bousculé, constatant que la foi ne lui suffisait pas à éteindre cette rage de vivre qui appartient à une nature profondément ancrée en nous tous. Qu’en était-il de la joie de rejoindre le Père, du repos éternel? Ces représentations tranquilles mais porteuses éclatent-elles au dernier moment, celui où on se heurte sur le récif de la mort?

    Et puis j’apprenais cette semaine la mort annoncée puisque assistée de mon oncle. Programmée comme un vol inter-continental, il doit mourir la semaine prochaine. On le dit d’une sérénité éblouissante. L’épuisement, la lassitude, l’usure de vivre est-elle propice au renoncement, l’éteignoir de cette lutte pour la survie qui semble nous animer jusqu’au dernier souffle?

    La mort est trop commune pour encore m’étonner. Ce sont les mourants qui me laissent bouche-bée.

  2. Wow, très bon commentaire et la réponse de sa femme, j’aime bien, elle a compris! Saints jours Saints et que le Ressuscité t’apporte Sa Paix et Sa Joie ! Moi,,je vis mon tridium pascal à la maison avec une tension artérielle qui me donne vertiges et le reste….une petite croix à vivre et offrir.

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