Une Église en sortie

Novalis vient de publier un livre dont le titre ne devrait surprendre personne : Une Église en sortie. C’est aussi le titre d’une émission sur les ondes de Sel et Lumière et, plus important, une expression que l’on retrouve fréquemment dans les discussions et documents sur le tournant missionnaire que doit prendre l’Église catholique.

Le titre de l’ouvrage n’a donc rien d’innovant, mais il n’est pas banal ou impertinent pour autant. Car le collectif, signé par des chrétiens engagés dans divers ministères (Patrice Bergeron, Patrick François, Yves Guérette, Gilles Routhier, Martin Yelle), prend l’expression consacrée très au sérieux, en réfléchissant en profondeur sur ce que cela signifie, concrètement, d’être une Église en sortie. Il faut dire que leur réflexion s’abreuve à une source fiable : leur propre expérience missionnaire auprès des jeunes. Il s’agit donc d’une relecture de groupe d’une recherche-action qui s’est avérée, si l’on en croit le témoignage des auteurs, quelque peu décapante.

Pour donner un aperçu du point de départ de la précieuse réflexion que renferme l’ouvrage, citons-en les premières lignes, très suggestives :

Lorsque la pluie tombe en abondance, lorsque la foudre menace quiconque ose se tenir debout et prendre de la hauteur, lorsque le tonnerre fait trembler le sol, il est généralement conseillé – et sage – de se mettre à l’abri et d’éviter de sortir inutilement pour braver la tempête. Mais il arrive parfois que la tempête, bien qu’elle se calme, persiste. La menace ne vient plus alors de l’intensité de la tempête, mais de sa durée. Quand va-t-elle se terminer? Cessera-t-elle avant que l’eau ne monte et n’atteigne les fondations? Quand l’électricité reviendra-t-elle pour nous permettre de sortir de notre paralysie?

On reconnaîtra là une description poétique, mais assez réaliste, de notre situation ecclésiale. Il est devenu évident que l’Église n’est plus tant devant le défi de rester elle-même malgré les bourrasques de la modernité, que devant celui de prendre acte de l’obsolescence de quelques-unes de ses attitudes, approches et pratiques millénaires; et donc devant le défi de sortir à la recherche de nouvelles façons d’être elle-même.

Souscrire à cela, c’est également, d’une manière implicite, déterminer notre rapport aux jeunes. En effet, de tout temps, bien au-delà de la crise de décroissance accélérée de la pratique religieuse frappant l’Occident depuis le milieu du XXe siècle, l’Église a cherché à rejoindre les jeunes. Mais comment, et pour quoi faire ? La plupart du temps, il s’agissait d’élaborer un langage et des stratagèmes pour les « hameçonner » et donc pour regarnir nos rangs, nos structures séculaires.

Cependant, cette approche « paternaliste » envers les jeunes, qui confine la sortie missionnaire à une sorte de stratégie marketing de recrutement, ne donne plus aucun résultat depuis longtemps. Il s’agit donc de « sortir vraiment », cette fois.

C’est ce que découvrent, chacun à leur façon, les auteurs de l’ouvrage. Non sans peine. Non sans aperçus dérangeants sur eux-mêmes. En osant suivre les jeunes sur leurs propres routes de vie, ils se redécouvrent, du fond de leur vulnérabilité, comme des « précédés-envoyés » par le Dieu trinitaire. Ils font l’expérience que la fameuse sortie missionnaire caractérisant l’être chrétien est non seulement un réel mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, mais aussi, et paradoxalement, un mouvement plus subtil de l’extérieur vers l’intérieur :

Il semble qu’il ait été nécessaire de sortir de chez soi afin de pouvoir y rentrer nouvellement, dépouillé de certains artifices, revêtu d’humilité et consentant à un regard de plus en plus vrai et lucide par rapport à soi-même.

Bref, un livre qui va bien au-delà des formules et des intentions de circonstances, qui réaffirme la folle et exigeante liberté de cet Esprit qui nous pousse toujours plus loin – en nous et hors de nous.

Image: extrait de la couverture (iStock)

2 Comments

  1. Votre résumé est troublant de vérité pour tous les chrétiens qui s’impliquent auprès des plus fragiles, des plus démunis, dépouillés par la main de l’Homme mais toujours en sursis de la main de Dieu. Si l’élan premier vient de l’Intérieur, de nos convictions, de l’espérance qui nous habitent, il demeure que le véritable travail de l’Esprit se fait par le chemin inverse, la rencontre de l’autre instillant une transformation profonde, un partage avec son prochain qui conduit celui-ci à se transformer en véritable croix pour ceux qui l’accompagnent vers le Père. Rapidement nous souffrons avec eux, leurs indignations deviennent les nôtres, leurs souffrances s’ajoutent à nos impuissances. Imperceptiblement nous changeons pour le mieux alors que reste au vestiaire de la vanité tout ce qu’on apporte inconsciemment avec nous de notre vie de tous les jours. Notre niveau de langage s’abaisse, nous puisons dans le vocabulaire de l’autre des mots qui nous sont étrangers mais qui permettent le contact et la confiance. Et tout naturellement, vient le sacrifice de nous-mêmes par des gestes, des dons, des deuils alors que l’amour de l’autre se profile en complète gratuité, sans attentes, sans jamais questionner ou valider les choix et intentions de notre prochain.

    C’est là que l’on découvre qu’être chrétien ne se termine pas sur les bancs d’églises mais commence à la frontière de la rue. Croître en Christ pour mieux marcher vers le Père ne peut se faire que par l’action et non la contemplation, un regard critique posé par François lui-même dans son Exhortation apostolique sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel. St-Jacques en préséance sur le Saint-Père n’avait-il pas à son tour prêché l’action (2: 14-18). Dieu ne se révèle jamais autant qu’au travers de notre prochain en nous incitant à notre tour à nous révéler à Lui et à nous-mêmes. Face à l’autre, le pauvre, le chaland, le jeune assis sur le trottoir, la vieille dame qui quête Il ne cesse de nous demander « Qui es-tu vraiment? »

    Cette question fonde l’appel à la mission, une mission qui expose l’acteur et le spectateur, cette scène que Shakespeare se plaisait à comparer au monde, alors que la multitude d’intrants suscités par la pluralité des rencontres bousculent les certitudes, les préjugés, les limites toutes humaines que l’on croisent tant en société qu’en Église. La mission exige l’accueil inconditionnel de tous ceux que le Christ nous présente au long de notre route. Mais à combien de résistances la bonne foi est-elle confrontée, combien d’embûches rencontrent nos tentatives d’inclusion, s’aimer les uns les autres chez les chrétiens confortables se résumant à aimer celui qui lui ressemble. Combien d’initiatives étouffer par l’hermétisme dogmatique , l’obstination, la partialité, combien de forces vives en Églises sont poussées vers la voie de service par soucis d’inertie.

    C’est ainsi que le chrétien engagé livre combat sur deux fronts, parfois plus, espérant cette solidarité qu’une section au sein de l’Église lui refuse. Un exemple? Ceux qui me lisent savent que je suis bénévole auprès des sans-abris. Alors que je travaille à leur révéler cette dignité inaltérable qui demeure en eux malgré leur situation, je traverse la rue pour y apercevoir des paroissiens chasser ces mêmes sans-abris des pelouses de l’église sous prétexte qu’ils déparent les lieux devant les touristes!!! Si la foi ne peut être source de colère, elle peut assurément susciter l’indignation et je n’ai pas ma langue dans la poche pour la leur rappeler. Bref.

    Je vous remercie M. Guilbault pour ce sujet apporté en ce jour de pluie et de vent.

  2. Merci Jonathan,
    Le lirai-je ? Je ne sais pas…
    J’ai tant de questions après avoir animé des groupes d’adultes et je jeunes ados dernièrement…
    Des réponses ? La seule que je vois me touche la première…être vraie, garder mon sourire, la joie que me donne d’être dans l’Eglise du Christ…notre pape nous donne ce témoignage que nous devons suivre…
    J’ai mal à mon Eglise lorsque je vois, j’entends, je lis des paroles de médisance, calomnie et ce entre nous…avant de sortir, nous avons un ménage intérieur à effectuer…et je ne parle pas des scandales, qu’ils soient au sein de notre Eglise ou dans nos familles et connaissances…enfin…

    Le règne de Dieu arrivera puisque j’ai foi en l’ES qui guide son Église!

    Et je viens de terminer ton livre avec monsieur Taylor…j’avoue mon ignorance sur plusieurs auteurs mais j’ai apprécié le ton de ses réponses et la pertinence de tes questions. Les derniers entretiens m’ont touchée davantage…

    Je te souhaite un bel automne et continue tes capsules, très interessant ! 😉🎶🙏

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