Une éducation catholique

En abordant Une éducation catholique, de Catherine Cusset (Gallimard, 2014), difficile de ne pas penser à l’Emmaüs d’Alessandro Baricco. Dans les deux cas, les auteurs reviennent sur le rôle qu’a joué le catholicisme dans leur formation intellectuelle, morale et spirituelle. Et les deux relient étroitement éducation religieuse et éducation sexuelle.

Marie, alter ego de Cusset et narratrice du roman, est une petite fille bien contente d’accompagner son père à la messe. Jusqu’à ce que le scepticisme de sa mère finisse par triompher lorsque Marie perçoit qu’il entre une grande part de faiblesse, de facilité et d’hypocrisie dans la foi de son père. D’une part, le père qui lui semble vivre une double vie, car il se conduit bien différemment à l’église qu’à la maison; d’autre part la mère, puis ses amis, amantes et amants, qui vivent tout entier dans le « réel », et dont la beauté et la grandeur tiennent au refus de toute existence schizophrénique, de toute possibilité de se dédouaner à coups de rituels.

N’importe quel croyant un peu dégourdi aurait à répondre à la fillette. Mais là n’est pas la question, car on est dans un roman, et non une dispute philosophique. Ce qui est passionnant, c’est de suivre Marie qui remplace successivement Dieu par les personnes, hommes ou femmes, dont elle tombe amoureuse. Ses amants deviennent des idoles, ce qui entraîne deux conséquences :

  • Elle vit l’amour humain comme un absolu, ce qui rend ses relations immensément passionnelles
  • Son rapport avec le Dieu de son enfance, fait de honte et de culpabilité, se transfère sur les objets de son désir. Ces derniers incarnent le Verbe, ils dictent ce qui est bien et mal, ce qui est vrai ou faux. Et Marie se nourrit autant de son sentiment de n’exister que par la parole « créatrice et salvatrice » de l’autre que par les transgressions aux règles édictées par cette parole, et donc par le châtiment et la souffrance qui en découlent.

Autrement dit, Marie est excessivement narcissique, car ses relations sont constituées de telle sorte qu’elle joue tour à tour les rôles de la créature, de la pécheresse et de la martyre. Son éducation religieuse la rend très consciente de ce narcissisme qui la dégoûte, mais la culpabilité cesse progressivement d’être pour elle un remède efficace. Elle finit par s’assumer, tant bien que mal. Et elle apprend à aimer autrement que par idolâtrie. Quand son fiancé la rabroue en refusant de lui promettre qu’il sera un amant perpétuel plutôt qu’un mari, elle comprend qu’elle doit quitter son petit nombril de désir et s’ouvrir à l’autre.

« Sa réponse voulait dire : ‘Il est possible que je n’aie pas de désir. Que je ne sois pas seulement dans le désir de toi. Qu’il y ait dans ma vie d’autres soucis, d’autres pensées, d’autres inquiétudes. Tu devras l’accepter. Tu devras m’accepter avec ma fragilité. Je ne suis pas Dieu.’ »

Bref, un court roman fort réussi sur la généalogie du désir et de la capacité d’aimer. Et sur les séquelles de certaines images de Dieu.

Photo: Deseo – Desire, Gabriel S. Delgado C. (2009)

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