Une certaine inquiétude

La proposition m’a tout de suite plu: une correspondance entre deux romanciers, l’un se présentant comme un « croyant qui doute », l’autre comme un « athée qui croit en peu ». La table était mise pour un dialogue franc, et c’est exactement ce que j’ai retrouvé dans Une certaine inquiétude, de François Bégaudeau et Sean Rose (Albin Michel, 2018).

Comme souvent, c’est d’abord dans les mots de l’athée, Bégaudeau, que je me suis retrouvé le plus. Pas que je sois athée moi-même, au contraire ! Mais les athées et agnostiques qui réfléchissent en toute bonne foi aux questions religieuses ont parfois le don d’asseoir la discussion sur des bases universelles et d’exprimer les enjeux avec un langage qui, à défaut d’être neutre, l’est davantage qu’un langage déjà chargé de théologie chrétienne.

Ainsi, c’est le bouillant François Bégaudeau, avec ses angoisses existentielles et ses développements fulgurants sur la pauvreté évangélique, qui m’a d’abord agréablement secoué. J’en cite un extrait.

Lier Dieu à la notion trop humaine de sens c’est le restreindre, et possiblement le réintégrer à la sphère du périssable. L’infini c’est l’absence de sens. J’ai besoin de beaucoup plus et beaucoup moins que du sens. Mon problème est plus urgent, moins scolastique. Mon problème est que je vais mourir. Et je me fous totalement de la postérité que m’assurerait un rôle, forcément de choix, dans la réalisation de la justice sur terre. Je me fous que l’édifice auquel j’ai apporté ma pierre me survive. À tout prendre, cet édifice aurait plutôt tendance à redoubler ma tristesse amère de devoir finir. À tout prendre j’aimerais mieux qu’après moi le déluge.

Le ton est donné : on ne débattra pas sur le sexe des anges ! Bégaudeau admet avec franchise l’angoisse qui l’étreint, et sa fascination pour la réponse qu’y apporte le Christ mort et ressuscité.

On remarque également que s’il doit croire, ce n’est pas pour adhérer à une philosophe qui aurait plus de sens que les autres; mais pour dire « oui » à une proposition irréductible à tout discours logique et à tout bon sentiment. S’il est attiré par le christianisme, c’est en raison de ses paradoxes géniaux et de sa radicalité.

Très bien. Mais aussi épris de foi pure est-il, il reste qu’en définitive, il ne plonge pas. Dans cette perspective, ses attaques contre le christianisme plus modéré de son interlocuteur finissent par tourner court. On ne peut guère reprocher à son prochain de vivre trop tièdement sa foi lorsque l’on tourne soi-même le dos, au final, à cette même foi !

Ainsi, je me suis surpris à préférer, vers la fin de l’échange, les mots moins flamboyants, plus jargonneux, de l’anglican Sean Rose. Non pas grâce aux mots eux-mêmes, évidemment; plutôt parce que sa posture fragile, mais qui ose plonger (parfois seulement le petit orteil !) m’apparaît plus féconde.

L’un est plus habile, plus séduisant, et on a davantage tendance à lui donner raison; mais c’est l’autre qui nous reste comme compagnon une fois la dernière page refermée. Simplement parce qu’il nous apparaît davantage vivre ce qu’il écrit.

Image: Strange Letters, Stacy Rackley (2008)

1 Comment

  1. En plein dans le mille je vais acheter et lire ce livre car je sorts d’un triple pontage et je me demande encore pourquoi j’ai eu cette chance.

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