Un Verbe bien en chair

Écrire un billet à propos de la nouvelle revue Le Verbe me paraissait un peu déplacé : cette revue, qui prend la relève de La vie est belle !, elle-même issue du Nouvel Informateur Catholique, possède une lignée et une notoriété qui manquent aux Carnets du parvis, dont les ambitions sont d’ailleurs infiniment moindres. N’est-il pas prétentieux, pour un petit blogue au nombril vert, de porter un jugement sur ce qui apparaît à la fois comme son grand frère, son père et son grand-père ? Peut-être. Mais on peut voir l’initiative d’un autre angle : il est tout à fait catholique, au sens le plus strict du terme, de mettre en valeur un autre élément qui appartient au « tout » donnant sens à sa propre démarche. C’est un peu avec cette intention en tête que j’ose dire quelques mots sur Le Verbe.

Première évidence : il s’agit là d’un magazine catho du type « écrit par des cathos pour les cathos ». Ça ne va pas de soi, car un magazine pourrait être catholique en adoptant une autre posture. Mais le constat n’est pas un reproche, car c’est un choix légitime. Et pleinement assumé : la quatrième de couverture est recouverte d’un gigantesque « Jésus Christ est ressuscité ». Non, on ne risque pas de confondre avec Châtelaine ou Charlie Hebdo.

Seconde évidence : le travail de production est remarquable. C’est un bien bel objet que ce premier numéro. Ce n’est pas Urbania, mais tout de même, du point de vue de la présentation, Le Verbe n’a guère à rougir devant les Nouveau Projet de ce monde. Pas que La vie est belle ! était moche : seulement, on a l’impression d’être entré dans la cour des grands désormais.

Alors on lit, on s’abonne ? Ça dépend de votre sensibilité. Sous Paul Bouchard et Évelyne Lauzier, les moutures précédentes de ce magazine affichaient un catholicisme défensif, identitaire et militant qui pouvait rebuter tous ceux et celles qui ne se sentaient pas de la « droite ». Encore une fois, je tiens à dire que ce choix était légitime, et L’Informateur catholique a bien fait ce qu’il entendait faire, c’est-à-dire porter un certain regard critique catholique sur l’actualité et la culture québécoises. Mais il y a la manière, et je ne suis pas certain que la manière d’antan convienne à la sensibilité de bien des catholiques d’aujourd’hui. En tout cas, en ce qui me regarde, l’affaire est claire.

Avec Sophie Bouchard et Antoine Malenfant, la revue s’était déjà indéniablement recentrée et rajeunie. Mais le jupon, ou plutôt la dentelle du surplis des pionniers, dépasse-t-elle des pages du Verbe ? De l’aveu du rédacteur en chef, oui et non. Oui, au sens où le nouveau-né conserve les orientations de ses ancêtres, et tient à réserver les pages de choix au témoignage de foi. Non, car le nouveau format, cinq fois 100 pages par année au lieu de dix fois 52 pages, permet d’effectuer un meilleur travail journalistique de fond, des entrevues plus consistantes, d’offrir de la place pour un plus large éventail de rubriques. Bref, l’équipe de La vie est belle!  poursuit sa mission en se donnant les moyens de mieux la remplir – et en se dotant, au passage, d’un titre moins bonbon.

Voilà pour les intentions. Qu’en est-il vraiment, si on se fie au premier numéro ? D’une part, les catholiques ayant une sensibilité du type « humaniste chrétien », traditionnellement peu enthousiasmés par La vie est belle!, apprécieront que la page couverture soit consacrée à un jeune Palestinien (avec photoreportage à l’appui), qu’un bédéreportage porte sur l’Arche l’Étoile et qu’on jase du nouvel album de Jean Leloup sans lui reprocher ses envolées loin du cadre moral catholique. D’autre part, on sent bien qu’une conception assez serrée de la fidélité au Magistère préside à l’ensemble, et certains articles paraîtront rédigés, pour un catholique libéral ou un distant, avec passablement de complaisance dans l’exposition des problématiques ecclésiales – voir l’article sur le célibat des prêtres. On n’est d’ailleurs pas surpris d’y retrouver un éloge de la théologie du corps, qui représente certes une vision valable de la sexualité humaine, mais qui a la fâcheuse tendance de s’imposer, sceau pontifical oblige, comme la seule interprétation authentiquement catholique de la sexualité humaine.

Bref, on en revient au constat de départ : le magazine s’adresse à des cathos décomplexés et plus facilement critiques de la culture séculière que de la culture ecclésiale (tout comme le site affilié, le-verbe.com, car l’effort d’y être moins confessionnel n’est pas toujours convaincant). Mais tout de même, des chrétiens ou sympathisants de tous horizons gagnent à flirter avec Le Verbe – et plus si affinités –, car :

  • Malgré une approche parfois exagérément défensive (à mes yeux) par rapport à la culture actuelle, il reste que le magazine fait preuve d’un prophétisme qui change du climat médiatiquement correct ambiant. Par ailleurs, la plupart des collaborateurs, à l’image du rédacteur en chef, ne me semblent pas insensibles à ce qu’il peut émerger de beau dans la sphère séculière;
  • De jeunes intellectuels chrétiens prometteurs, comme Florence Malenfant et Sarah-Christine Bourihane, y trouvent un espace d’expression et de « rodage ». C’est assez rafraîchissant, car la relève de l’intelligentsia catholique ne s’est pas fait entendre suffisamment au Québec pendant la dernière décennie (et plus…); de sorte que trop souvent, les lieux de débats sont encore trop dominés par des discours « Mai ‘68 » qui ne rejoignent plus les jeunes générations.

Photo: Sabdiasep Mercado, Elijah, 2010

10 Comments

  1. Merci Jonathan pour votre réaction: elle nous encourage tout en nous indiquant de façon clairvoyante tout ce qu’il nous reste à faire. Bien contente de partager ce « tout » avec vous! Et j’espère bien avoir l’occasion de vous serrer la pince dans un avenir rapproché afin de concrétiser ce partage face à face.

    Dans l’intervalle, à l’approche de Pâques, que le Christ Ressuscité (eh oui! je persiste et je signe avec toute notre équipe) vous apporte toute la joie de la croix glorieuse, c’est-à-dire qui ne fait plus mourir sans apporter les grâces de sa résurrection! 🙂

  2. Je serai honoré de fraterniser avec vous, Sophie. Merci d’avoir pris le temps, et bon courage dans votre beau ministère.

  3. Merci Jonathan pour l’article, je ne peux pas commenter puisque je connais surtout l’informateur catholique.
    Je trouverai ce dernier no en librairie pour en connaître le contenu.
    J’apprécie ta délicatesse et la justesse de tes mots.

    Que la Joie de Pâque demeure en toi!

  4. Bonjour Jonathan! Je suis celui qui écrit les articles sur la Théologie du corps pour le Verbe. Je serais bien heureux d’en savoir davantage sur ta vision de la Théologie du corps. Évidemment, je me sens attaché profondément à l’Église, ce qui ne signifie pas que je ne sache pas voir les défauts de l’église humaine, dans son présent comme dans son passé. Je pourrais écrire aussi un article sur tout le travail qui reste à faire dans l’Église pour mieux accueillir les blessés de l’amour! Je me sens surtout le devoir de promouvoir cette magnifique vision qu’a Jean-Paul II et qu’a l’Église sur la sexualité.

    • Bonjour Alexandre. Merci pour ton commentaire. Je ne veux pas m’embarquer dans une critique en règle de la théologie du corps de JP II, car pour être rigoureux, il faudrait prendre le temps de citer les textes, de renvoyer à des ouvrages, etc. Très rapidement, voici mes deux réserves: 1) sur la forme que cet enseignement prend: il n’y a pas qu’une vision catholique possible de la sexualité, comme il y a plusieurs visions acceptables dans tous les domaines de la théologie. Or le fait que cet enseignement vienne de JP II donne l’impression du contraire; c’est très agressant qu’un seul discours prenne toute la place 2) sur le contenu: dans les détails, il y a des interprétations très discutables chez JP II, et disons qu’il choisit souvent les textes bibliques qui l’arrangent. Mais au-delà de ces détails, c’est une vision très corsetée de la sexualité humaine, très déductives et finalement assez naïve, car incapable de rendre compte de toute la richesse de la sexualité humaine et des réalités de la famille. Bref: à moi comme à plusieurs, ça semble un enseignement qui a ses forces et sa validité, et qui rend de grands services à quelques-uns… mais à partir du moment où cet enseignement est un peu trop sacralisé, ça laisse en plan d’autres perspectives, et ça donne l’impression à ceux et celles qui ne sont pas convaincus du tout par cet enseignement qu’ils sont en marge de l’Église… ce qui n’est souvent pas le cas ! Mon explication est très rapide, mais on pourra s’en servir comme base quand on se rencontrera un jour. Merci encore, et au plaisir !

  5. Quelle joie pour une chrétienne de vous lire tous les trois, vous êtes jeunes et j’y vois des croyants a l’esprit ouvert, prêts aux échanges d’idées et cherchant à demeurer fidèles à l’évangile. Dans mille ans , on aura peut-être saisi ce que Jésus nous enseignait, sa vérité, son immense Amour pour les hommes. En attendant, je vous admir et vous prie de continuer à penser, remettre vos certitudes en question et toujours demeurer fidèles au Christ au plus profond de votre conscience. Je vous souhaite la Joie du Ressuscite et soyez des témoins de sa
    Joie, son Amour en vivant de sa Vie ! Joyeuse Pâque !

  6. Je n’ai jamais été un fervent lecteur ni du Nouvel Informateur Catholique ni de La Vie est belle.. Mais si j’avais fait la critique de ces magazines je n’aurais sans doute pas utilisé les mots pourtant fort justes que je lis sous votre plume. Je n’aurais pas facilement trouvé des vertus à des gens dont les postures idéologiques sont si loin des miennes. Et c’est précisément parce que vous n’êtes pas allé dans cette direction que je trouve admirable l’analyse que vous faites de cette nouvelle revue. Admirable parce que, sans reculer sur vos convictions, vous laissez ouverte la voie du dialogue. Parce que vous dites votre désaccord sans l’accompagner de condamnations. Parce que vous affirmez avec justesse, qu’au delà des convictions de chacun, il y a des personnes qui cherchent et que vous respectez. Et c’est vrai qu’au coeur de ces grandes questions, les convictions sont conditionnées par notre perception du monde, par l’histoire que nous interprétons, par le rôle que nous accordons à la tradition, par l’importance que nous donnons au magistère et par les nouvelles connaissances qui questionnent nos anciennes certitudes. Quand je lis les commentaires qui vous ont été faits je vois que cette délicatesse dans le ton et l’analyse a déjà porté ses fruits. Et qui sait si, grâce à vous, un jour peut-être, je me mettrai à la lecture de cette nouvelle revue.

    • Un grand merci pour votre réaction, M. Albert. Je souhaite que nous puissions être tous et toutes, toujours davantage, à la hauteur de la tâche authentiquement chrétienne que vous nous assignez.

  7. Certes le remplacement du titre la vie est belle , titre par trop cucu, par le verbe est un progrès, mais il est tout à fait gratuit de sous-entendre que le catholicisme défensif ne convienne pas à la sensibilité des catholiques, si on parle des cathos non décadents fournissant encore des vocations (dans le diocèse de Washington p.ex., ou chez les tradis aux séminaires pleins). Autrement dit il est fort probable que les « cathos » plus nominaux liés aux vocations mortes (tuées par la béance sur le monde) ne comptent pas lorsqu’il s’ agit d’adaptation authentiquement appuyée sur l’expérience empirique, laquelle montre une relation entre fermeture suffisante sur le monde et vocations.
    Empiriquement, convenir à la sensibilité des milieux à vocations mortes et/ou défroquées c’est assurément aller en direction de l’inadaptation donc de la mort à terme et effectivement les revues et communautés (revue Maintenant et bien d’autres) de cette nature sont mortes les unes après les autres.

    http://catholique.exprimetoi.net/t179-martin-roy-reforme-dans-la-fidelite-la-revue-maintenant

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