Tuer les fantômes, de Patrick Boulanger

La manière la plus naturelle, et sans doute la plus féconde, de lire Tuer les fantômes, de Patrick Boulanger (Écrits des Forges, 2014), est de le faire à partir de la triple perspective d’une victime, d’un bourreau et d’un confident. Victime de l’amour, bourreau par l’amour, confident de l’amoureux. Nous avons tous et toutes joué tour à tour ces rôles, plus ou moins. N’est-ce pas?

Mais l’amour passionnel dont il est question dans ce recueil se prête bien à une lecture spirituelle, pour ne pas dire théologique. Car c’est un amour idolâtre. Un peu comme dans « L’hymne à l’amour » d’Édith Piaf. Mais avec une voix cassée au lieu des trémolos.

La première partie s’intitule « Lui, l’univers ». Autrement dit : la personne aimée prend toute la place, hante chaque coin de l’espace vital. Rien ne se perd, rien ne se crée en dehors de sa présence démiurgique :

 « en dehors de ses paumes

tout se partage équitablement

de sa main droite

à sa main gauche » (p. 16)

Comment s’y prend-elle? Mais c’est qu’elle est tout simplement irrésistible. Comme la Beauté chez Baudelaire, elle « gouverne tout et ne répond de rien » (Hymne à la beauté). Elle possède la clé qui ouvre sur la source vive du désir. Et même d’un désir que sa victime ne soupçonnait pas, qui remonte jusqu’à l’enfance, jusqu’au refoulé :

 « les enfances

il les ouvre comme des huîtres

casse les charnières

coupe le muscle

avec le bout le plus affilé de ses tendresses

il parle de musique      de succion

de l’exquise sérénade du meurtre délicat

il glorifie d’un seul souffle l’insouciance nacrée

et la carnivore grandeur » (p. 17).

Contre cette force qui s’exerce « avec le naturel d’un lever de soleil » (p. 18), quel recours? On dirait bien que la victime est possédée (« c’est le possesseur par excellence » (p. 16)) par un dieu grec, qui se joue de toutes les objections de la volonté :

 « il t’écrase mieux que quiconque

toi la conscience

en phase terminale » (p. 13).

 « il n’a rien à craindre

ce n’est pas encore l’hiver

mais l’interminable novembre des volontés » (p. 20).

 Elle n’a rien à craindre, vraiment? N’y a-t-il réellement aucune puissance capable de briser cette domination démoniaque?

 « parfois le visage

l’omnipotence défaille » (p. 21)

« il croit surveiller l’immensité

mais elle

avec ses pupilles terrées

dans tous les coins de l’horizon

sait encore mieux

qui observe qui » (p. 25).

L’immensité. J’aime croire que ce mot, « immensité », est le nom de code, le déguisement éminemment élégant de Dieu. Pas d’un Dieu qui serait pure transcendance. Un Dieu dont la dimension horizontale (« les coins de l’horizon ») serait reconnue. Un Dieu qui passe par les « pupilles terrées » de ses créatures pour voir, pour agir, pour libérer. Un Dieu qui ressemble au Dieu de l’Incarnation, finalement.

Puisque ce qui a un corps et un cœur ne guérit jamais instantanément, ne peut jamais faire l’économie d’un temps relativement long, le recueil se poursuit par une section douloureuse, « Le deuil anormal ». Puis vient la troisième section, « Casser l’azur », où la partie est en train de se gagner :

 « ça brûle des hémisphères

 au bûcher des index

se créent de toutes pièces des prières (…)

sur la braise

au bout des faux-ongles

des bêtes aux yeux d’homme

nourries de leur propre fumée

milliards de particules d’une même douleur

dans la cendre

l’odeur des pétales » (p. 45).

Lui, l’univers, fut brisé en deux hémisphères, et les voilà qu’ils brûlent, et que des prières spontanées montent comme de la fumée d’encens. Une fumée mêlée, certes, de l’odeur âcre du cadavre de la Bête – on se croirait en plein livre de l’Apocalypse! Mais à terme, « dans les cendres / l’odeur des pétales ».

Fin de la partie dramatique de l’exorcisme. L’amour idolâtrique est vaincu. Dans la quatrième et dernière partie peuvent s’exprimer des sentiments à mesure humaine, et qui célèbre la beauté d’un amour de tous les jours : « Ordinaire chef d’oeuvre ».

Tout ça me rappelle Tania Langlais qui, dans La clarté s’installe comme un chat (Herbes rouges, 2004), exprimait la sortie d’Égypte, la sortie du tombeau, par ces vers lumineux :

 « je m’en vais peu importe

l’endroit du lever le soleil sera là

sans ralentir devant ta chambre

je m’en vais peu importe

la photographie de ton visage

tellement le soleil sera là » (p. 55).

Photo: Exorcism, Gwendal Ugen (2010)

4 Comments

  1. WOW, quelle lecture, quelles réflexions, c’est à relire, Merci Jonathan.

  2. Ça donne envie de lire le recueil. Et ça donne aussi envie de le faire mentir, de ne rester que dans la phase « Lui, l’univers ».

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