Titivillus, le démon de tous les amoureux du livre

Un bien drôle d’objet que ce Titivillus. Le démon de tous les amoureux du livre (Saint-Léger, 2016) de Daniel Couturier, le dernier venu dans la collection Légendes dorées. La facture matérielle de l’ouvrage est d’abord invitante, mais à l’intérieur, certains dessins sont de si basse résolution que l’on jurerait pouvoir compter les pixels à l’œil nu.

Autre tension bizarre : on y évoque la croyance pluriséculaire en un démon comptabilisant et provoquant les erreurs de transcription… dans un texte où  des coquilles (ou carrément des erreurs) sautent aux yeux du lecteur.

De plus, il est difficile de cerner le lectorat visé par ce petit livre : parfois technique et parsemé de latin, il ne convient guère à une lecture aux enfants, malgré le ton candide qu’il emprunte, qui lui pourrait froisser un lecteur majeur et vacciné.

Enfin, dernière récrimination : l’auteur porte un regard assez naïf et partiel sur notre époque : « Mais c’est là encore de la littérature et que dire maintenant de notre Internet et de ces millions de messages échangés ? Pauvre Titivillus, cela doit lui paraître bien diabolique, d’autant qu’il sait que son personnage ne fait plus peur à personne et qu’à l’ère de « l’interdit d’interdire », chacun est devenu le bouc émissaire de l’autre ? C’est l’indifférence générale et le laisser-aller à tout va… » Ouf !

Malgré toutes ces réserves, Titivillus procure un plaisir de lecture certain. En faisant l’histoire des « invocations » de ce diablotin censé entasser dans un sac, en vue du Jugement dernier, tant les erreurs des moines copistes que les rires spontanés pendant l’office, c’est toute une complexion mentale que l’on revisite avec le sourire. Et un vif sentiment de la porosité entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel.

Pour le lecteur consciencieux, le sourire peut virer au rire jaune : car si les manières de nous déculpabiliser et d’expliquer nos défaillances ont bien changé depuis le Moyen Âge, notamment avec l’avènement de la psychologie, le réflexe de nous décharger de nos errements ne s’est guère émoussé. Ce n’est plus la faute de Titivillus, mais peut-être au gouvernement, à la société, à l’éducation, aux gènes, etc.  Si les moines médiévaux, qui avaient un sens aigu du péché par crainte de la damnation, ont tout de même inventé Titivillus pour pouvoir dormir la conscience en paix, il est à parier que pour nous dont l’examen de conscience est plus superficiel, le recours à mille expédients et justifications de tous ordres doit se faire avec un naturel déconcertant.

Image: David Blackwell, Preparing for a book review (…) [2010]

1 Comment

  1. J’aime bien le dernier paragraphe de votre texte, celui où vous questionnez par ricochet l’origine endogène ou exogène de la faute selon la capacité de chacun à l’assumer. Il y aurait toute une réflexion à faire sur un éventuel écosystème de la faute et notre place au sein de celui-ci, une porte ouverte sur tous les déterminismes conduisant, entre autre, à la psychologie. Toutefois, je n’irais pas jusqu’à instrumentaliser cette science comme un outil de délestage de la faute. Par nature, cette dernière est anxiogène (du moment qu’on a conscience de la faute) et qu’elle soit commise par l’accusateur ou le coupable, elle ne trouve sa résolution que dans l’humilité de sa reconnaissance. Du moins, est-ce ainsi que je vois les choses.

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